Avec une superficie de 2.381.741 km² , l'Algérie est le 10ème plus grand Pays au Monde. La côte, avec de belles plages, s'étend sur une longueur de 1200 km. Le relief algérien est constitué de deux chaînes montagneuses: l'Atlas Tellien et l'Atlas Saharien.  La longue et large dépression dite des Hauts Plateaux s'étend entre l'Atlas Tellien et l'Atlas Saharien  à  1100 m d'altitude.  Au sud, avec 2 millions de  km2  de désert, le  Sahara est l'un des plus grands déserts du monde. Il représente près de 85% de la superficie de l'Algérie.

L’Algérie est un pays d’Afrique du Nord. Il est situé au sud de la Méditerranée, entre le Maroc et la Tunisie.

L'Algérie

Site de la Présidence:

Kamel Messaoudi: Ya Dzaïr...

Sommaire
-  Un relief diversifié
-  Les climats et le problème de l’eau
-  Les ressources minérales et énergétiques
Auteur : A. PRENANT
-  L’Algérie antique
-  L’Algérie médiévale
-  L’Algérie turque
-  La période française
-  La tentative insurrectionnelle de mai 1945
-  Le statut de l’Algérie
-  L’action des partis politiques algériens
-  La naissance du Front de libération nationale
Auteur : C.-R. AGERON
-  L’insurrection de novembre 1954
-  Le soulèvement paysan du 20 août 1955
-  Les «pouvoirs spéciaux»
-  Les violences algéro-algériennes
-  Dans l’engrenage de la terreur. La «bataille d’Alger»
-  Le 13 mai 1958, naissance de la Ve République
-  Victoire militaire et doutes politiques
-  Sur la voie de l’«autodétermination»
-  Pourparlers et «porteurs de valises»
-  La création de l’O.A.S.
-  L’opinion réclame qu’on en finisse avec cette guerre
-  Les Européens terrorisés se résignent à l’exode
-  Mémoires de la guerre

Alger, Alger (Lili Boniche) Notre héritage Judéo-arabe

A Jacqueline.

L'Algérie sur le Web

La guerre d'Algérie et la torture à travers la presse française

1. De la Méditerranée au Sahara          (Retour au sommaire)
« Sur la plus grande partie de son étendue, le pays se présente comme un désert ourlé, sur sa frange nord et le séparant de la Méditerranée, de zones étroites qu’affectent, sur 200 à 350 km de large, toutes les transitions entre milieu saharien et milieu proprement méditerranéen, et dont la disposition du relief commande la répartition.
Un relief diversifié
La disposition du relief, à peu près zonale, est déterminée, surtout dans ce secteur central du Maghreb, par la collision, récente et au jeu encore sensible, d’éléments d’une marge active de la plaque européenne et de la marge stable de la plaque africaine. Sur la table atlasique qui, exhaussée, représente cette dernière sont venues buter, poussées par les éléments de socle «européens», surtout représentés dans les Kabylies avec leurs fragments de couverture calcaire mésozoïque, les séries marines de la zone tellienne, chevauchées dès l’Oligocène, puis glissées vers le sud en nappes superposées, au Miocène, sur un rebord atlasique encore en partie déprimé au-dessous du niveau marin.
La persistance, jusqu’à présent, des actions tectoniques a provoqué la subsidence du littoral, qui y crée, surtout dans le contexte climatique actuel, des conditions de drainage difficiles des plaines côtières et offre à l’érosion des pentes sans équilibre avec le régime présent des eaux courantes. L’instabilité du contact continue de se manifester par une séismicité active qui entraîne le rejeu des failles qui le jalonnent, principalement sur le Chélif, et au droit des littoraux d’effondrement. Les séismes d’Oran (1792), d’Alger et de Blida (1825), de Msila (1965) et surtout d’El Asnam (Chlef) en 1954 et 1980 soulignent la mobilité du cadre structural et les conséquences qu’elle implique pour l’occupation humaine.
Les structures telliennes, plus étendues qu’en Tunisie et même qu’au Maroc, sont ici frangées au nord par les massifs anciens du bourrelet liminaire, plus ou moins empâtés de flysch oligocène, qui forment les lourds promontoires de l’Algérie orientale, du Chenoua à l’Edough. Ces massifs sont flanqués vers le sud d’une sierra calcaire, écailles décollées de leur couverture. Parfois la sierra est chevauchée ou recouverte par les massifs (chaîne Numidique) et parfois elle les domine (Djurdjura, 2 308 m, Chenoua). Mais elle subsiste seule (Babor, 2004 m) en avant du golfe effondré de Bejaïa, alors qu’elle est elle-même ennoyée sous les plaines subsidentes de la Mitidja ou d’Annaba (ex-Bône). Plus au sud, la structure est définie par l’empilement des nappes plastiques de la zone tellienne proprement dite, seule émergée en Algérie occidentale. Des sillons est-ouest où le flysch crétacé s’est conservé l’interrompent, notamment, au sud du Zaccar, le «sillon tellien» du Chélif, et ses prolongements discontinus vers l’est, par le plateau de Médéa et au-delà. Au sud de ces sillons, les nappes sud-telliennes entassent, sur un crétacé marneux à ossature calcaire (Biban), des matériaux tendres, marnes et marno-calcaires crétacés que dominent de rares écailles liasiques culminantes (djebel Ouarsenis, 1986 m). Ces nappes ont souvent coulé sur le trias gypseux jusqu’au «sillon sud-tellien», mer peu profonde au début du Miocène que jalonnent les bassins intérieurs oranais, le Sersou, le nord des Hautes Plaines constantinoises. Dans les sillons tellien et sud-tellien, la subsidence a continué à affecter des cuvettes zonales occupées par la mer jusqu’à la fin du Miocène en Oranie, dans le Chélif et le Sersou, et qu’a progressivement individualisées la tectonique postorogénique.
L’Algérie orientale est coupée de plaines de subsidence littorales étendues, de la Mitidja à Annaba, et de dépressions telliennes étroites et discontinues (Arib, oued Sahel, bassins de Constantine et de Guelma). On passe de plain-pied à la zone atlasique des Hautes Plaines constantinoises, à peine voilées par le pliocène lacustre de Sétif. En Algérie occidentale, au contraire, le sillon tellien est continu, jalonné par le Chélif et les plaines d’Oran, avant de s’ouvrir à l’ouest sur la mer, par-delà les golfes d’Oran et d’Arzew. Les cuvettes sud-telliennes s’individualisent de plus en plus vers l’ouest en s’encaissant dans la bordure atlasique, moins le Sersou que les plaines d’Eghris et de la Mekerra et surtout que celle de la Tafna, encastrée entre les Trara au nord et les monts de Tlemcen au sud. Au relief en creux de l’étroite bande ravinée en roches tendres de la zone tellienne orientale, insérée entre les lourds plateaux kabyles et la haute chaîne calcaire au nord et la masse élevée des Hautes Plaines constantinoises au sud, s’oppose, dans le Tell occidental, de part et d’autre du Chélif, le double alignement des croupes du Dahra, interrompues par la baie d’Arzew, et de l’Ouarsenis, prolongé vers l’ouest par de basses montagnes modelées surtout dans le Miocène et émergeant à peine des bassins sud-telliens. C’est à l’ouest seulement qu’un fleuve, le Chélif, peut suivre jusqu’à la mer une dépression longitudinale; ses affluents et les fleuves côtiers d’Oranie, ne s’encaissent que pour franchir la zone sud-tellienne. A l’est, par contre, tous les cours d’eau issus des Hautes Plaines constantinoises, antécédents par rapport aux mouvements postorogéniques, creusent des gorges à la fois à travers le Tell, la chaîne calcaire et les massifs kabyles.
La complexité structurale oppose donc Tell oranais et montagnes constantinoises et leur donne leur personnalité en les morcelant préférentiellement selon des axes méridiens à l’est et zonaux à l’ouest.
La zone atlasique est plus simple. Les plis de couverture sud-ouest - nord-est de sa bordure sud (saharienne), séparés, à l’ouest, de la zone tellienne par plus de 250 km, se rapprochent, vers l’est, du front est-ouest de cette zone qui, à l’est des Biban, recouvre ses reliefs discontinus. La zone atlasique algéro-oranaise est ainsi marquée par une zonation de ses diverses unités plus marquée que son homologue constantinoise.
A l’ouest, les Hautes Plaines algéro-oranaises, vastes étendues faiblement inclinées vers la gouttière axiale du chott-ech-Chergui, s’abaissent, d’ouest en est, de 1000 à 800 m, bordées au nord de bastions anticlinaux de calcaires rigides au relief karstique (monts de Tlemcen, Dhaya, Saïda, Frenda), au sud par le chapelet de plis de l’Atlas saharien, qui s’abaisse avec elles, en se desserrant des monts des Qsour (2320 m) à ceux des Ouled Naïl (1 694 m), avant de s’effacer, avec elles, au nord-est, le long de la dépression de subsidence transverse du Hodna (400 m).
Au-delà, vers le nord-est, le bastion constantinois, après le bourrelet transverse des plis de Bellezma et de l’Aurès (2328 m), offre un autre type de hautes plaines aux horizons plus coupés, formé de larges fonds synclinaux aux reliefs érodés, à l’ouest dans le remblaiement tertiaire (Sétif), à l’est (Tébessa) plus souvent dans le plancher rocheux, et isolant des reliefs anticlinaux de moins en moins discontinus vers le nord-est où, s’accolant au Tell, ils amorcent la Dorsale tunisienne.
A l’est, l’accident sud-atlasique, très marqué, déprime de 2000 m au pied de l’Aurès la cuvette remblayée du Sahara constantinois dont le fond, occupé par des chotts, est bordé au sud par le Grand Erg oriental. A l’ouest de l’échine crétacée du Mzab, le Sahara oranais s’abaisse au contraire progressivement vers le sud-ouest, sous l’Erg occidental, jusqu’à la vallée de la Saoura, limite nord-est du bouclier ouest-saharien. Au sud de la corniche crétacée du Tademaït, puis de celles des puissants escarpements gréseux du Tassili, le Sahara central est dominé par le puissant horst cristallin du Hoggar, où des sommets volcaniques dépassent 3000 m.
L’Algérie saharienne oppose ainsi trois vastes ensembles, à l’intérieur de chacun desquels les différenciations naissent des alternances morphoclimatiques quaternaires, aux deux unités morcelées, orientale et occidentale, qui se partagent les zones tellienne et atlasique.
Les climats et le problème de l’eau
Les grandes frontières morphostructurales sont celles des aires climatiques.
Le pied sud de l’Atlas saharien marque la limite du climat aride. Juste au nord de cette limite, une crête chaude en altitude tend à créer sur l’Algérie occidentale, à l’égard des perturbations d’ouest, un abri qu’accentue la faiblesse des reliefs telliens, s’ouvrant ici vers l’ouest. Le versant ouest d’une vallée froide détermine au contraire, sur l’Algérie orientale, une activation des mêmes perturbations, qu’accentue l’ascendance sur les reliefs kabyles. D’où les nuances d’un climat de type sud-méditerranéen. Ce sont la sécheresse estivale quasi absolue, le maximum de précipitations hivernales et les températures douces et peu contrastées (Alger: de 12 à 25°C). Et le climat se dégrade, du littoral vers l’intérieur, avec la diminution globale des précipitations, l’importance relative accrue des pluies d’automne et de printemps, l’intervention des orages d’été, l’accentuation des contrastes thermiques (El-Eulma: de 5 à 24°C), les gels souvent tardifs, la nivation hivernale sur les hauteurs, le sirocco.
L’Est algérien comporte une zone vraiment pluvieuse, au nord de la chaîne calcaire, avec jusqu’à 2 m de pluie par an et des sommets enneigés d’octobre à juillet, chose inconnue dans l’Ouest. Les précipitations moyennes, supérieures pendant l’année agricole à 300 ou 350 mm, s’avancent à l’est, vers le sud, jusqu’à l’Aurès, sans hiatus sauf une bande étroite au sud des Hautes Plaines constantinoises. Mais elles dépassent à peine, à l’ouest, les grands causses atlasiques, et s’écartent des plaines telliennes entre Oran et le bas Chélif. L’Algérie occidentale qui, seule, connaît au sud de ses Hautes Plaines et dans le Hodna des régions franchement subarides, est ainsi, dans son entier, beaucoup plus sensible à la sécheresse que l’Algérie orientale.
Si le rythme saisonnier du Sahara septentrional ne diffère guère de celui des Hautes Plaines, la faiblesse du gradient vertical, rendant peu actives les perturbations, explique l’aridité. Le hiatus entre ce rythme et le rythme tropical rend compte de l’aridité quasi absolue du sud du Sahara algérien. Les neuf dixièmes de l’Algérie sont ainsi voués au désert, le tiers du dixième restant à la steppe. Dans tout l’Ouest et dans l’intérieur constantinois, l’irrégularité interannuelle crée pour les cultures une menace constante qui donne toute son importance au problème de l’eau.
En Algérie orientale et dans le Tell oranais, les oueds importants, sans être intermittents, connaissent un débit très irrégulier qui peut varier, pour le Chélif par exemple, de 1 à 2000 m3/s. Les crues ne sont étalées par la fonte des neiges que dans les montagnes de la zone kabyle. Ailleurs, elles sont d’autant plus dévastatrices que le réseau hydrographique, après avoir surmonté les crises orogéniques et climatiques récentes, n’est pas en équilibre. Ayant abandonné à l’endoréisme et à l’aréisme saisonnier les Hautes Plaines oranaises et le sud-ouest des Hautes Plaines constantinoises, les oueds méditerranéens connaissent actuellement une phase de réajustement qui comporte le sapement latéral des berges et un ruissellement actif sur les versants. Leur crue, rapide, emporte une charge solide considérable; et l’érosion est aisée dans les matériaux tendres des nappes telliennes, qui précisément affleurent plus largement dans l’Ouest algérien.
Aussi les seuls sols véritables sont, outre les sols forestiers acides du bourrelet liminaire constantinois, les paléosols rouges méditerranéens qui s’avancent jusqu’au nord des Hautes Plaines constantinoises («sraouat») avant de faire place aux «sebakh» salins. Ils recouvrent de leur pellicule, dans les bassins sud-telliens d’Oranie, la croûte calcaire qui occupe largement les Hautes Plaines de l’Ouest. Le sol, absent du Sahara, l’est aussi du «Djebel» – calcaire nu des chaînons atlasiques ou versants schisto-marneux du Tell oranais, depuis longtemps privés de protection forestière.
La forêt n’a été conservée que sur les sols peu aptes à la culture: chênes-lièges des massifs kabyles; pins d’Alep des causses oranais, des chaînons et planchers rocheux des Hautes Plaines constantinoises de l’est; pins, genévriers, thuyas de l’Aurès, cèdres de la haute chaîne calcaire, genévriers clairsemés de l’Atlas saharien. L’oléo-lentiscetum a été défriché ou laissé au palmier nain (doum). La forêt, limitée en 1954 à 11 p. 100 de l’Algérie non saharienne, a encore été réduite par le napalm.
La steppe alfatière couvre les Hautes Plaines algéro-oranaises, le sud des Hautes Plaines constantinoises, et le piemont saharien occidental. Des buissons espacés occupent seuls, en permanence, oueds et dépressions interdunaires du nord du Sahara algérien.
Ainsi les problèmes de l’eau, de l’érosion, de la déforestation opposent à l’homme des contraintes impératives. D’elles, et des possibilités qu’il a de s’en libérer en les maîtrisant, dépend largement son avenir.
Les ressources minérales et énergétiques
Les matières premières végétales notables se limitent au liège des forêts kabyles et à l’alfa des Hautes Plaines.
Le sous-sol offre, entre autres, de nombreux gisements de métaux non ferreux, dont les plus riches sont ceux de zinc de la zone d’El Abed et de mercure près d’Azzaba, à côté de nombreux gisements peu exploitables actuellement, cuivre de Aïn Barbar, blende et calamine aujourd’hui abandonnés près de Sétif et dans l’Ouarsenis. Par contre, les prospections qui se poursuivent ont révélé la réelle richesse en uranium de l’Ahaggar.
Les minerais majeurs exploités aujourd’hui n’en sont pas moins les phosphates encore presque intacts du Djebel Onk et le fer. Les réserves les plus importantes de ce minerai (1 milliard de tonnes) représentent, à Gara Djebilet, près de Tindouf, huit fois celles qui subsistent à Beni-Saf, au Zaccar, à Timezrit, Rouïna et surtout à l’Ouenza; mais elles sont à l’écart, en plein Sahara, près du Maroc qui les revendique.
La puissance coloniale avait invoqué la rareté des sources d’énergie pour justifier l’absence d’industrialisation. Outre le petit bassin houiller de Béchar-Kenadsa, aujourd’hui presque inexploitable, et les possibilités offertes par les oueds kabyles à l’équipement hydro-électrique, c’est essentiellement le pétrole des régions de Hassi-Messaoud et d’Edjelé, le pétrole et le gaz de Hassi-R’Mel, découverts depuis 1954 au Sahara oriental, qui sont aptes à fournir, bien au-delà des besoins présents, une énergie abondante et infiniment moins coûteuse.
Les possibilités de développement industriel de l’Algérie, dont elle a amorcé l’exploitation depuis les débuts de la planification et la nationalisation des mines (1967), peuvent compenser et permettre de vaincre les difficultés opposées par les conditions naturelles à son développement agricole.
2.De l’Algérie antique à l’Algérie française          (Retour au sommaire)
Bien que le territoire algérien actuel soit particulièrement riche en sites et vestiges préhistoriques (Ternifin, Machta al ‘Arbi) et que la protohistoire y enregistre l’existence d’une fruste civilisation berbère, en fait l’histoire du Maghreb central commence à l’arrivée des Phéniciens dont la civilisation s’inscrivit la première dans les villes et laissa des traces écrites.
 L’Algérie antique
L’influence phénicienne et carthaginoise
Les Phéniciens fondèrent très tôt – dès les derniers siècles du IIe millénaire avant J.-C. – des établissements commerciaux et des escales qui, après la décadence des cités-mères orientales, furent repris par les Carthaginois. Ceux-ci ne colonisèrent pas l’intérieur du territoire algérien mais multiplièrent les comptoirs portuaires qui conservèrent jusqu’à leur destruction leur nom sémitique: ainsi Rusuccuru (Dellys), Rusicade (Philippeville-Skikda), Rusguniae (Matifou). Les chefs berbères qui dominaient l’intérieur du pays furent le plus souvent les alliés ou les clients des Carthaginois. Ils leur fournissaient des contingents armés, en particulier les fameux cavaliers numides, et des éléphants de guerre. En raison de ces relations et grâce aussi aux marchands des ports et aux soldats, la langue et la civilisation puniques pénétrèrent assez profondément le pays: des cités indigènes apparurent ainsi que des mausolées, qui étaient parfois édifiés par les techniciens carthaginois.
Les Berbères ou Numides furent donc d’abord les disciples des Phéniciens qui leur enseignèrent des procédés agricoles et industriels, pour la fabrication de l’huile et du vin par exemple, l’exploitation et le travail du cuivre. Surtout, ils leur firent adopter leur religion, et les dieux carthaginois continuèrent à être célébrés par les Berbères, au-delà même de la domination romaine. Certains historiens ont pu avancer l’hypothèse que le christianisme, puis l’islam, ne furent si facilement acceptés que parce que les populations y retrouvèrent, avec des symboles communs, une semblable mentalité sémitique. En revanche, il est très improbable que la langue punique ait subsisté au-delà du IIIe siècle après J.-C. et qu’elle ait pu servir de relais à la langue arabe.
L’influence de la civilisation grecque fut au contraire très limitée. Elle s’exerça essentiellement par l’intermédiaire de Carthage, puis de Rome, et ne se manifesta de manière sûre que dans le domaine de l’art, par exemple dans les grands Medracen de l’Aurès et de Tipasa.
Sur le plan politique, le Maghreb central connut, à côté de tribus indépendantes et de républiques villageoises, de vastes royaumes dotés d’un pouvoir fort qui se superposait aux structures tribales. Les écrivains antiques en font mention à partir du IIIe siècle avant J.-C. Les noms de leurs souverains, Syphax, roi des Masaeyles, Massinissa, roi des Massyles, Micipsa et Jugurtha, suffisent à en rappeler l’éclat et la puissance. Massinissa, qui avait élu pour capitale Cirta (Constantine), fut sans doute l’un des plus grands souverains qu’ait connus la Berbérie. Son culte se perpétua à travers les siècles. Son descendant Jugurtha est, aujourd’hui encore, célébré comme «résistant à l’impérialisme romain».
La domination romaine
Après avoir détruit Carthage, les Romains laissèrent d’abord subsister les royaumes numides comme états vassaux. Mais, après l’insurrection de Jugurtha qui leur tint tête pendant sept ans (112-105 av. J.-C.), ils renforcèrent leur contrôle. Avec Juba II et Ptolémée, souverains de Maurétanie installés à Caesarea (Cherchell), ils purent compter sur des princes étroitement soumis et épris de la civilisation gréco-romaine. Toutefois les insurrections tribales continuaient, et les Romains, renonçant à la fiction du protectorat, annexèrent la Maurétanie en 40 après J.-C. Ils la divisèrent en deux provinces impériales: la Maurétanie tingitane et la Maurétanie césarienne, laquelle correspondait au Tell oranais et algérois et à la partie occidentale du Constantinois actuel. L’Algérie orientale dépendit jusqu’au IIIe siècle après J.-C. de la province proconsulaire d’Afrique, puis forma la province indépendante de Numidie. La domination romaine ne s’étendait donc ni sur les Hautes Plaines de l’Ouest algérien, ni sur le Sahara, bien qu’au IIIe siècle, au temps des Sévères, la zone frontière (limes) ait été repoussée vers le sud, sur la ligne des chotts.
L’Afrique romaine reçut des contingents d’immigrés italiens et méditerranéens qui s’installèrent soit dans des colonies de vétérans militaires, soit dans des cités indigènes ou phéniciennes, devenues municipes romains ou latins. Mais les Romains ne tentèrent point d’administrer eux-mêmes les populations indigènes. L’administration des municipes et communes pérégrines relevait généralement d’une aristocratie locale, celle des tribus soumises et des chefs indigènes reconnus par Rome.
La domination romaine accrut considérablement le nombre des sédentaires. La pratique de l’irrigation permit le développement des plantations d’oliviers et de vignes, l’accroissement des cultures céréalières et de l’élevage. L’Afrique du Nord devint la plus riche contrée agricole de l’Occident. Le nombre (plus de 500) et la splendeur monumentale des cités africaines, que révèlent les imposantes ruines de Timgad, Lambèse, Djamila-Cuicul, témoignent de la densité du peuplement et de la prospérité atteinte par le pays. De grandes voies le sillonnaient et servaient aux transactions commerciales plus qu’aux mouvements militaires. L’ensemble de la population soumise tirait-elle parti de cette richesse? Le régime de la grande propriété et l’importance de l’esclavage antique ne permettent pas de l’affirmer, mais une bourgeoisie municipale et une classe de paysans libres et aisés se formèrent.
La conversion au christianisme
La conquête latine, maintenue par la force, paraît cependant avoir été favorable au progrès des populations berbères. L’assimilation de certaines couches sociales se réalisa par l’adoption spontanée de la langue et des usages romains ainsi que par le développement des écoles. Dès lors, Romains d’Afrique et Berbères romanisés fusionnèrent progressivement; et il est impossible de dire si les écrivains africains, comme Apulée de Madaure ou Fronton de Cirta, descendent de colons romains ou de Berbères assimilés. Ce fut donc au terme d’une évolution progressive et naturelle que Caracalla, lui-même fils d’un empereur né en Afrique, put conférer, au début du IIIe siècle, le droit de cité à tous les hommes libres vivant sur des territoires organisés en communes. La plupart des Africains adoptèrent aussi les croyances religieuses de leur vainqueur; mais, dans un panthéon syncrétique, ils gardèrent aussi leur fidélité à des dieux indigènes mal latinisés. Surtout se développa le culte d’un dieu suprême, Baal Hammon-Saturne. Ce monothéisme de fait prépara sans doute la voie à la prédication chrétienne.
Les Africains se jetèrent avec fougue dans le christianisme qu’ils latinisèrent les premiers. Ce furent eux qui imposèrent le latin comme langue officielle aux chrétiens d’Occident. Saint Augustin, né à Thagaste (Souk-Ahras), fit plus: il constitua, de manière presque définitive, le dogme chrétien. Le pays se couvrit de basiliques, et les Berbères prirent assez au sérieux le christianisme pour se déchirer en schismes. Le donatisme, surtout, coupa en deux la jeune église africaine.
La civilisation romaine toutefois n’avait pas touché les tribus montagnardes du Maghreb; faméliques et guerrières, celles-ci ne cessèrent pas leurs raids de pillage. A partir de la seconde moitié du IIIe siècle, la décadence de la puissance militaire romaine permit l’extension de ces insurrections berbères qui s’accompagnèrent de révoltes agraires (mouvement des circoncellions) et attisèrent les querelles religieuses à contenu social. Aux IVe et Ve siècles, l’insécurité s’accentua, les cités s’appauvrirent; l’organisation romaine se désagrégea. A la veille de l’invasion vandale, seule l’église demeurait organisée et forte.
L’invasion vandale
Les Vandales, ces envahisseurs germaniques débarqués en 429, dominèrent bientôt l’ensemble de l’Afrique septentrionale: en 455, Genséric gouvernait tout le Maghreb romain. Les Vandales, qui étaient ariens, traitèrent en ennemies l’aristocratie romanisée et l’église, et en alliés la masse des Berbères qu’ils ne pouvaient contrôler. Les tribus insoumises, les nomades chameliers en profitèrent pour razzier les plaines. Les montagnards de l’Aurès détruisirent toutes les cités du Sud constantinois.
La fragile domination vandale, qui laissa se reconstituer les principautés berbères indépendantes, fut ensuite abattue par les troupes de l’empereur de Constantinople (533). Mais les Byzantins ne reconquirent que la partie orientale de l’Algérie actuelle, et le reste du pays fut abandonné. Dans la partie byzantine, l’église recouvra ses biens et son autorité, l’administration releva les ruines des cités et les fortifia hâtivement, mais cette dépendance lointaine du Basileus restait très vulnérable. Elle ne résista pas à l’invasion arabe.
De la longue domination romaine rien ne subsista. La langue latine et le christianisme mirent certes plusieurs siècles à s’éteindre, mais l’Algérie médiévale fut définitivement islamisée et arabisée.
L’Algérie médiévale
La conquête arabe
Tandis que, dans l’Algérie occidentale, se reconstituaient de grandes confédérations berbères, les Arabes venus d’Egypte pénétrèrent, dès 647, dans le Maghreb. Mais ce fut seulement en 683 que la grande armée de Sidi ‘Oqba en entreprit la conquête. Byzantins et Berbères, souvent alliés, résistèrent de leur mieux. L’histoire a conservé le nom de deux de leurs chefs: Kosayla qui reprit même aux Arabes la citadelle de Kairouan et la Kahina qui défendit l’Aurès. Vainqueurs, les Arabes réussirent à installer leur autorité sur l’ensemble du pays et se constituèrent en caste aristocratique dominante. En outre, ils surent détourner l’ardeur belliqueuse des Berbères en les entraînant à la conquête de l’Espagne.
Une vigoureuse campagne de propagande religieuse provoqua l’adhésion des populations à l’islam, mais les conversions ne furent pas toujours très sincères: un texte célèbre d’Ibn Khaldoun n’affirme-t-il pas que les Berbères apostasièrent douze fois? Il est vrai que, même convertis, ils étaient traités par leurs vainqueurs comme des infidèles: à partir du VIIIe siècle ils furent assujettis aux mêmes impôts que ceux-ci. Les Berbères s’opposèrent à cette domination étrangère, et recoururent notamment à la protestation religieuse. Ils se jetèrent d’abord dans le kharijisme, hérésie musulmane à tendance puritaine et égalitariste qui prétendait faire désigner par le peuple le chef de la Communauté islamique. Les kharijites expulsèrent les Arabes du Maghreb central et constituèrent de véritables théocraties indépendantes. Tel fut le petit royaume ibadite de Tahert (Tagdempt près de Tiaret) fondé par Ibn Roustem à la fin du VIIIe siècle et qui ne fut détruit qu’en 911 par l’armée fatimide, alors maîtresse de Kairouan.
Les Fatimides
A cette date, en effet, d’autres hérétiques musulmans, les Chi‘ites, qui avaient réalisé de grands progrès chez les Qotama de Petite Kabylie et chez certains Sanhaja sédentaires du Titteri, avaient réussi à fonder en Ifriqiya une nouvelle dynastie, celle des Fatimides. Celle-ci devait, par conquête, étendre sa domination jusqu’à l’Egypte mais sans réussir à convertir au chi‘isme les masses berbères ni à empêcher leurs révoltes. De plus, l’ouest du pays demeurait aux mains de Zenata nomades, fidèles à l’islam orthodoxe, qui recevaient l’aide du calife omeyyade de Cordoue. Néanmoins, des îlots kharijites subsistaient encore. Ce fut au nom du kharijisme que, vers 943, Abou Yazid tenta, à partir de l’Aurès, de secouer la domination fatimide, mais il échoua après de spectaculaires succès. Les Fatimides redevinrent maîtres du pays et même de la Berbérie entière. Mais, après leur installation en Egypte (973), ils confièrent le Maghreb aux çanhaja d’Achir, les Zirides.
Ceux-ci, abandonnant Achir, leur capitale du Titteri, se rendirent indépendants du Caire vers 1050, et demeurèrent maîtres de l’Ifriqiya. Mais ils se virent supplantés en Algérie centrale et orientale par les Hammadides, autres çanhaja qui, au début du IIe siècle, dominaient le pays depuis leur forteresse, la Qala’a des Beni Hammad. Lorsque celle-ci reçut l’héritage de Kairouan, détruite par la nouvelle invasion arabe, elle devint une riche capitale.
Au milieu du XIe siècle, en effet, le calife fatimide d’Egypte, pour punir les émirs çanhajiens revenus à l’orthodoxie, lança contre eux des tribus arabes guerrières et pillardes (B. Hilal, B. Solaym). Le Maghreb subit alors l’invasion dévastatrice de ces populeuses tribus qui s’y installèrent définitivement. L’introduction de ce nouvel élément ethnique, qui devait modifier le caractère du peuplement, fut cependant moins importante que la perturbation durable de l’équilibre économique du pays. Demeuré jusque-là une région agricole et boisée assez prospère, le Maghreb fut livré aux troupeaux des nomades. La régression des cultures et la disparition des plantations déterminèrent l’exode des sédentaires et le recul de toute vie citadine. Cette profonde révolution, dont les effets n’apparurent que peu à peu, entraîna la décadence politique du pays.
Les Almoravides et les Almohades
Les états hammadides végétèrent désormais, repliés autour du port de Bougie, demeuré seul actif dans la première moitié du XIIe siècle. Cependant, à l’ouest, d’autres envahisseurs survenaient, les Almoravides. Ces Berbères sahariens au visage voilé, fidèles au malékisme intégral, étaient déjà devenus les maîtres du Maroc, lorsqu’ils s’emparèrent de l’Algérie occidentale vers 1080. Ils passèrent aussi en Espagne où ils bloquèrent la Reconquista et recueillirent l’héritage politique et culturel du califat de Cordoue. Grâce à eux, la culture andalouse put être transmise en Berbérie.
Leurs successeurs, les Almohades, imposèrent la doctrine de leur Mahdi Ibn Toumart grâce au génie militaire d’Abd al-Moumin. Celui-ci, né dans le pays de Nédroma, conquit l’Atlas, vainquit le souverain almoravide en 1145, ainsi qu’une coalition du dernier prince hammadide et des tribus hilaliennes en 1152. Maîtres de l’Espagne musulmane et de tout le Maghreb, les Almohades firent de l’Algérie, à laquelle ils n’attachaient guère d’importance, deux provinces, administrées depuis Tlemcen et Bougie, qu’ils placèrent sous l’autorité de tribus nomades pourvues de fiefs. Cette rude autorité n’empêcha pas les soulèvements provoqués par des descendants d’Almoravides, les B. Ghaniya, ou par les bandes arabes qui dévastaient le pays.
Lors du partage de l’empire almohade dans la première moitié du XIIIe siècle, le Maghreb central échut, en partie, aux Beni Abd al Wad qui fondèrent le royaume de Tlemcen et tentèrent vainement de s’étendre vers Bougie. Leur royaume, qui subsista plus de trois siècles (1235-1554), fut plusieurs fois conquis par les sultans mérinides du Maroc et finit par n’être plus au XVe siècle qu’un état vassal de Fès, puis de Tunis. La responsabilité de cet échec revient, semble-t-il, aux nomades arabes qui profitèrent seuls de l’anarchie guerrière et de la désagrégation politique du Maghreb central entre le XIIIe et le XVe siècle.
 L’Algérie turque
Au début du XVIe siècle, tandis que la Reconquista chrétienne amenait sur la côte algérienne des flots de réfugiés moriques et que des armadas s’emparaient de Mers el-Kébir, d’Oran et de Bougie, les gens d’Alger appelèrent à leur secours des corsaires turcs. Devenus maîtres d’Alger et de Tlemcen, ceux-ci se déclarèrent vassaux du sultan ottoman et reçurent de lui des renforts. Les Turcs réussirent ainsi à étendre leur domination à la majeure partie du territoire algérien. Cet état d’Alger était soumis à une milice turque, l’odjaq, que commandait, au nom du sultan, un beylerbey d’Afrique; celui-ci avait également autorité sur les pachalik de Tunisie et de Tripolitaine. Après 1587, l’Algérie fut réduite au rang de régence, administrée par un simple pacha nommé pour trois ans. A partir de 1671, les maîtres d’Alger furent élus par l’odjaq. D’abord choisis parmi les patrons de la corporation des corsaires, ils le furent de plus en plus parmi les militaires. Le sultan se contenta désormais d’investir les dey, ainsi désignés, comme chefs de la Régence d’Alger. Mais, sur les vingt-huit qui se succédèrent de 1671 à 1830, quatorze furent imposés par l’émeute, après l’assassinat de leurs prédécesseurs.
Malgré le relâchement des liens avec Constantinople, les Turcs d’Alger reconnurent toujours la souveraineté des sultans. La Régence d’Alger comprenait une administration centrale formée du diwan (conseil d’officiers et de hauts fonctionnaires), des principaux auxiliaires du dey et de leurs secrétaires, et une administration provinciale qui avait pour fonction essentielle de faire rentrer l’argent nécessaire à la paie des janissaires. La province d’Alger, qui relevait directement du dey, était administrée par un agha et quatre qaïd turcs. Le reste du pays était confié à trois bey, responsables des beylik du Couchant (capitales: Mazouna, puis Mascara et Oran), du Titteri (capitale: Médéa) et de Constantine. Les bey désignaient les qaïd, lesquels investissaient les cheikh des tribus soumises.
De nombreuses régions montagneuses restaient cependant insoumises et les Turcs, très peu nombreux (15000 hommes environ au début du XIXe siècle), n’administrèrent jamais l’Algérie tout entière. Ils la contrôlaient toutefois grâce au soutien de tribus privilégiées (deira ou makhzen) et à l’alliance de grandes familles, mais surtout aux rivalités qu’ils suscitaient entre les clans (çoff) et les forces religieuses locales.
Pendant les trois siècles de la domination turque, le pays fut islamisé en profondeur par des sociétés mystiques que les Occidentaux ont appelées confréries (en arabe tariqa: voie) et par des personnages religieux, marabouts et chorfa. Ces santons isolés, ces cheikh de confréries ou de confédérations religieuses furent longtemps, avec les grands seigneurs ralliés, les instruments les plus efficaces de la caste militaire turque. La domination ottomane dut cependant faire face à de nombreuses révoltes.
Grâce aux profits considérables de la course et de la vente des captifs, l’état d’Alger était prospère au XVIIe siècle. Les patrons corsaires, les raïs, dominaient de leur richesse la ville d’Alger, qui abrita jusqu’à 35000 captifs. Ces ressources diminuèrent ensuite constamment, mais la piraterie algéroise subsistait au début du XIXe siècle. Rien n’avait pu l’arrêter, ni les représentations diplomatiques, ni les bombardements anglais ou français, ni les tentatives de débarquement de l’Espagne. Sept états européens versaient encore, après 1815, des tributs annuels au dey pour se mettre à l’abri des corsaires algériens.
Dès la fin du XVIIIe siècle, le commerce extérieur de la Régence passa entièrement entre les mains de juifs livournais, dont certains furent de véritables «rois d’Alger». Leur suprématie et les difficultés économiques et financières des dey accrurent encore l’impopularité du régime turc. De graves insurrections tribales et confrériques secouèrent le pays de 1804 à 1827. Les Turcs n’avaient pas encore rétabli leur autorité, lorsque éclata le conflit avec la France.
La période française
La conquête                                   (Retour au sommaire)
L’intervention française fut la suite inattendue d’une affaire commerciale et financière à laquelle se trouvait mêlé le dey Hussein. Celui-ci, mécontent du retard apporté par la France au remboursement de créances auxquelles il était intéressé, s’en prit au consul français qu’il frappa. Le gouvernement de Charles X, n’ayant pas obtenu d’excuses, riposta par le blocus d’Alger qui devait durer trois ans. A la suite de la canonnade d’un vaisseau parlementaire, une expédition militaire contre Alger fut décidée.
L’occupation restreinte
La prise d’Alger (5 juill. 1830) détermina la chute de la domination turque et une longue période d’anarchie. En Oranie, les tribus se ruèrent contre les garnisons de janissaires ou les groupes makhzen. Dans le Titteri, les çoff entrèrent en lutte, tandis qu’à Constantine le bey Ahmed réussissait à se maintenir grâce à ses alliances avec les grands seigneurs locaux, les djouad. Les Français, incertains de ce qu’ils devaient faire d’Alger, ne se décidèrent qu’en 1834 à garder les possessions déjà acquises, par égard au souhait des militaires et à l’«honneur national». Toutefois la monarchie de Juillet n’avait pas de vues conquérantes; elle ne songeait qu’à une «occupation restreinte» du littoral, l’intérieur du pays devant être abandonné à des chefs indigènes qu’on espérait opposer entre eux. Cette politique pacifique s’accordait mal avec les réalités locales.
En Oranie, un jeune marabout de naissance chérifienne, Abd el-Kader, s’était fait reconnaître à vingt-quatre ans comme sultan des Arabes par quelques tribus de la région de Mascara et s’installa dans l’ancien palais des bey. Le général français Desmichels, qui espérait s’en faire un allié, signa avec lui un traité par lequel il le reconnaissait comme souverain «émir des croyants» et lui assurait une aide militaire. Grâce à celle-ci, Abd el-Kader remporta sur les tribus du makhzen turc une victoire au Meharaz: elle marque pour les musulmans le début d’une nouvelle ère, celle des Chorfa arabes. Les Français ne prirent conscience de la montée de l’émir qu’un an plus tard, lorsque celui-ci eut installé des bey, occupé le Titteri, et surtout infligé au général Trézel le sérieux échec de la Macta.
Malgré un renversement provisoire de politique et l’adoption du «système guerroyant» du général Clauzel, les résultats militaires et politiques furent décourageants. Les interventions françaises, suivies de l’évacuation immédiate des villes et tribus traversées n’étaient pas décisives. Clauzel, pour faire triompher sa politique de conquête, voulut s’emparer de la capitale du beylik de l’Est, mais son expédition échoua complètement (nov. 1836).
Cet échec de Constantine décida le gouvernement à revenir à la politique d’occupation restreinte et d’entente avec les chefs musulmans. Le général Bugeaud, qui avait vaincu les troupes de l’émir à la Sikkak en 1836, crut pouvoir signer avec lui, le 30 mai 1837, le traité de la Tafna: la France abandonnait à Abd el-Kader les deux tiers de l’Algérie et ne conservait que deux enclaves autour d’Oran et d’Alger. Du moins, ce traité «inexplicable» permit-il aux Français de porter leur effort contre le Constantinois. Après de vaines négociations avec le bey qui refusait de reconnaître la souveraineté française, Constantine était occupée le 13 octobre 1837 et le dernier représentant du régime antérieur vaincu.
A la domination turque, la France substituait la sienne sur tout le Constantinois, par l’intermédiaire de chefs ralliés.
Les Français face à la guerre sainte
Pendant ce temps, Abd el-Kader édifiait, avec l’aide des tribus arabes et de troupes régulières, un état organisé, fondé sur la stricte application des principes coraniques, et dirigé par des nobles d’origine religieuse. L’entente franco-arabe ne résista pas au progrès des deux dominations. Abd el-Kader crut que le temps jouait en faveur des Français et se décida le premier à rouvrir les hostilités. Tandis qu’il appelait tous les musulmans à la guerre sainte contre les envahisseurs chrétiens, le gouvernement français se prononçait pour la conquête totale. Une guerre décisive les opposa de 1840 à 1847.
La supériorité militaire des Français fut longtemps tenue en échec par la mobilité des forces arabes. De plus, une telle guerre avait le caractère inexpiable d’une lutte religieuse. Bien qu’il pratiquât une guerre de mouvement et de razzias jugées efficaces, le général Bugeaud eut à faire face à des difficultés et à des rebondissements imprévus. La dévastation systématique des territoires de l’adversaire multiplia le nombre et l’acharnement de ses ennemis et interdit la réussite de ses pourparlers avec les lieutenants de l’émir. Le souverain du Maroc, cédant aux appels des confréries, s’engagea aux côtés d’Abd el-Kader; il fallut les bombardements de Tanger et Mogador et la victoire de Bugeaud à l’oued Isly (14 août 1843) pour le contraindre à cesser son aide. En 1845, la guerre reprit dans les régions pacifiées à l’appel de divers mahdi, restaurateurs prédestinés de l’islam, dont le plus célèbre, Bou-Ma‘za souleva le Dahra, le Chélif et l’Ouarsenis. Abd el-Kader en profita pour reparaître en Oranie et soulever de nouvelles tribus; mais il dut bientôt s’avouer vaincu et accepta de se rendre en décembre 1847. Avec lui disparaissait le rêve d’un état arabe qui se serait étendu à toute l’Algérie. Bien qu’il n’ait réussi à entraîner ni le Constantinois ni la Kabylie, et qu’il ait à peine eu le temps d’organiser son état, Abd el-Kader devait laisser le souvenir du premier souverain véritablement algérien.
Lorsque l’ancien bey de Constantine, qui tenait toujours l’Aurès, se fut rendu en 1848, seuls restaient encore insoumis les massifs montagneux kabyles. Des expéditions, menées longtemps sans plan d’ensemble, aboutirent enfin, en 1857, à une victoire décisive. Entre-temps, le Sud oranais et le Sud constantinois de nouveau révoltés furent déclarés pacifiés après les sièges de Zaatcha (1848), Laghouat (1852), et Touggourt (1854). L’Algérie était désormais conquise sinon soumise, comme devaient le montrer les révoltes postérieures.
Les insurrections sporadiques de 1858 à 1916
Si les insurrections sporadiques des Kabylies orientales de 1858 à 1860, de l’Aurès en 1859, du Hodna en 1860, furent relativement limitées et faciles à réprimer, l’insurrection de 1864 et 1865 fut la plus grave que l’on eût connue depuis 1845. Lancée par la grande confédération tribale à caractère confrérique des Oulad sidi Cheikh, elle s’étendit du Sud oranais au Titteri, puis gagna la majeure partie du Tell. La répression fut particulièrement difficile dans la province d’Oran, et les troubles persistèrent dans le Sud où il fallut envoyer une nouvelle expédition en 1870. En 1871, une nouvelle révolte, animée par la confrérie des Rahmaniya, parut plus sérieuse encore. Le tiers de la population s’insurgea, mais les colonnes françaises n’eurent à combattre que 80000 moujahidin, dont beaucoup étaient démunis d’armes. Ce fut surtout une révolte de la plèbe kabyle encadrée par l’aristocratie féodale du Constantinois; mais d’autres tribus s’insurgèrent sous d’autres chefs. Malgré son ampleur et son retentissement, elle fut peu dangereuse pour la domination française et vite écrasée.
L’Algérie ne devait plus connaître avant 1954 de grandes révoltes armées: le soulèvement d’El Amri (1876) ne toucha qu’une tribu, l’agitation de l’Aurès (1879) deux. L’affaire de Margueritte (1901) se borna à un village. L’insurrection du Sud oranais (1881-1883), conduite par un marabout des Oulad sidi Cheikh, Bou ‘Amama, fut à la fois un grand ghazzou saharien et une révolte des populations; elle se termina par une paix transactionnelle avec les Oulad sidi Cheikh dissidents qui revinrent du Maroc. Pendant la Première Guerre mondiale, la région des Aurès s’insurgea, à la fin de 1916, pour protester contre la conscription, imposée maladroitement à ces populations mal soumises; mais les troubles restèrent limités.
La colonisation
La conquête de l’Algérie eut pour corollaire la colonisation du pays. L’idée s’imposa, grâce à la propagande des «colonistes», de faire de l’Algérie une colonie de peuplement. Il apparut que c’était le moyen le plus efficace de consolider la conquête. Cette conviction devait prévaloir dans l’opinion française jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, encore qu’elle eût été fort discutée jusqu’en 1870. Elle explique que, en dépit de quelques tentatives d’hommes favorables à un régime de protectorat, tels Napoléon III et Jules Ferry, le souci de favoriser les colons l’ait presque toujours emporté sur la politique indigène.
La prise de possession des terres
La colonisation française reposa essentiellement, en Algérie, sur le principe de la «colonisation officielle». L’administration des Domaines se procurait des terres par divers procédés d’expropriation, dont le «cantonnement», qui s’apparenta au refoulement des tribus, et l’affirmation des droits prétendus de l’état français sur les habous publics, les terres incultes ou sans maître, les forêts, etc. L’Administration créait ensuite et aménageait des centres villageois. Elle concédait gratuitement des lots individuels aux immigrants de nationalité française, sous condition suspensive de résidence obligatoire. La colonisation officielle s’adressa de préférence aux paysans du sud-est de la France et aux Européens d’Algérie. Quelque 700 villages français furent ainsi fondés qui modifièrent complètement la physionomie des campagnes algériennes où les agglomérations rurales, sauf en Kabylie, étaient fort rares.
La colonisation «libre», entreprise sans intervention ni assistance de l’état, fut longtemps la moins importante. Elle prit ensuite, après 1900, la première place. Elle se procura ses terres auprès des colons officiels et surtout par des achats aux musulmans. Une série de lois, qui soumettaient les propriétés indigènes au droit français, facilitèrent l’émiettement des propriétés indivises et leur acquisition par les Européens. En 1914, les colons disposaient au total de 2123288 ha; en 1934, de 2462537 ha, dont 1500000 environ avaient été fournis par la colonisation officielle. Le quart du sol cultivé appartenait, dès lors, aux colons ruraux qui représentaient environ 2 p. 100 de la population agricole.
L’immigration européenne
La colonisation urbaine fut toujours supérieure en nombre à la colonisation rurale. Les villes européennes, centres administratifs puis économiques, attirèrent, outre les fonctionnaires et commerçants français, des étrangers de toute nationalité: en 1872, 60 p. 100 des Européens étaient des citadins et cette proportion devait constamment augmenter. Or les villes furent le véritable melting pot algérien.
Un peuple nouveau, composé en majorité de Français mais aussi de Juifs indigènes, déclarés français en 1870, et d’Européens naturalisés, surtout après la loi de naturalisation automatique de 1889, se constitua peu à peu en Algérie, essentiellement à partir de 1896, date à laquelle le nombre des Européens nés dans la colonie l’emporta sur celui des immigrés.
Les Européens étaient au nombre de 109 000 en 1847, 272000 en 1872, 578  000 en 1896, 829000 en 1921. Le rythme d’accroissement fléchit à partir de 1914. L’immigration française cessa presque complètement et les étrangers vinrent moins nombreux: en 1954, on recensait 984000 Européens. Les étrangers, en majorité espagnols, mais aussi italiens, maltais, formèrent longtemps un pourcentage important de cette population: 42 p. 100 en 1872, 49 p. 100 en 1886. Avec la naturalisation automatique, la prédominance de la nationalité française s’affirma: en 1901, 364000 Français dont 72000 naturalisés récents et 189000 étrangers; en 1921, 629000 Français et 196000 étrangers, soit 23,7 p. 100 seulement. Le «péril étranger», dénoncé par les politiciens locaux, fut un phénomène historique moins important que la fusion progressive des étrangers et des Français, l’«algérianisation». Les Européens d’Algérie se désignaient plus volontiers, en effet, sous le nom d’Algériens. Leur francisation ne cessa pourtant de se renforcer, et les revendications autonomistes, qui avaient tourné à l’émeute en 1898, cessèrent à peu près complètement avec l’apparition du nationalisme musulman.
L’œuvre colonisatrice
La grande œuvre des Européens fut la régénération de l’agriculture. Les cultures traditionnelles de céréales connurent un fort accroissement, surtout celle du blé qui, jusqu’en 1880, fut la véritable plante de la colonisation. Puis vinrent les cultures nouvelles et, parmi elles, la vigne qui transforma l’économie agricole. La France espérait que la vigne peuplerait le pays de petits viticulteurs français: par d’importants crédits, elle en favorisa l’extension. Le Tell se couvrit de vignes et le vin devint le premier revenu de l’Algérie. Mais la grande propriété viticole absorba les concessions des petits colons et rejeta les hommes. Il en fut de même pour d’autres cultures de spéculation. En 1930, la colonisation agricole n’était plus qu’une entreprise commerciale ou financière, dirigée par des cadres européens avec l’aide d’une main-d’œuvre indigène. L’agriculture, vouée aux productions rémunératrices et orientée vers l’exportation, enrichissait une minorité de la population européenne; mais elle avait perdu toute justification coloniale: elle tarissait le peuplement français et concurrençait, sur le marché métropolitain, les producteurs nationaux. De leur côté, les Algériens musulmans lui reprochaient de sacrifier les cultures vivrières et de vouer le pays aux aléas de la monoculture.
La transformation économique de l’Algérie fut l’œuvre essentielle de la France. Le pays fut, peu à peu, équipé de voies de communication modernes: routes, voies ferrées, ports. L’infrastructure de base fut mise en place sous le second Empire et développée surtout entre 1900 et 1930, puis après 1946, essentiellement grâce à des emprunts publics lancés sur le marché financier français par l’Algérie, lorsqu’elle eut été dotée de l’autonomie financière.
Bien équipée pour un pays colonial, l’Algérie ne fut en revanche que peu industrialisée avant 1945. Le manque de combustible, les hésitations des entrepreneurs français ou leur hostilité de principe empêchèrent le développement d’une industrie moderne de transformation. L’industrie extractive était la seule à présenter quelque importance. L’administration locale, mal informée des réalités économiques, ne sut pas trouver et imposer de solutions à ce retard économique.
L’évolution des musulmans et la politique indigène
Les musulmans algériens, vaincus mal résignés, furent l’objet de politiques bien différentes. L’une voulait entreprendre, après la conquête militaire, la «conquête morale», le rapprochement ou la transformation de ces Orientaux qui gardaient les yeux obstinément tournés vers l’Orient arabe; et certains parlaient de les assimiler, de les franciser. L’autre politique entendait surtout faire plier leurs intérêts devant les convenances de la colonisation et s’appelait elle-même politique d’assimilation. De là un véritable quiproquo qui devait durer à travers toute l’histoire de l’Algérie française.
La politique des Bureaux arabes
Jusqu’en 1870, les musulmans furent soumis à l’administration paternaliste des officiers des «Bureaux arabes». Ceux-ci se préoccupèrent de les faire évoluer, de les sédentariser, de moderniser leurs institutions traditionnelles, de les instruire et de les rapprocher des Français. Ce fut à leur instigation que le sénatus-consulte de 1865 déclara français tous les indigènes algériens et qu’il accorda la citoyenneté entière à tous ceux qui le demanderaient en renonçant à leur statut civil musulman. Ils eurent, dès lors, accès à la fonction publique française et se virent reconnaître des droits de représentation politique dans les institutions locales. En 1870, les musulmans disposaient de conseillers municipaux et de conseillers généraux élus par eux; des juges musulmans siégeaient dans des chambres spéciales mixtes et dans le Conseil supérieur de droit musulman. Des écoles primaires arabes-françaises, des collèges franco-arabes, une école indigène des arts et métiers fonctionnaient à côté des écoles coraniques et de trois madrasa modernisées.
Cette politique soucieuse de préparer un avenir aux musulmans fut combattue par les colons, qui se proclamèrent républicains par haine de la politique arabophile de Napoléon III. Ils se prononcèrent contre le projet de constitution de l’Algérie de 1870, qui prévoyait la participation des électeurs musulmans à la désignation de trois députés, et le firent échouer. La politique des militaires était condamnée.
La «départementalisation»
L’instauration du régime civil et l’effondrement de l’Empire permirent le triomphe des conceptions chères aux colons. L’Algérie étant assimilée à la France, les musulmans non citoyens furent privés de leurs droits et de leurs institutions: il n’y eut plus de conseillers généraux élus, plus de tribunaux franco-musulmans, plus de collèges franco-arabes. En revanche, les musulmans citoyens étaient soumis à un régime spécial, à un code de l’indigénat, instauré en 1881, puis à des tribunaux spéciaux, les tribunaux répressifs et les cours criminelles (1902). Par le «système des rattachements» (1881) l’Algérie «départementalisée» était entièrement intégrée à la France: toutes les affaires devaient être réglées dans les ministères parisiens sur les indications des représentants de l’Algérie au Parlement. L’Algérie était entièrement entre les mains de la colonisation.
Même lorsque le régime des rattachements eut été supprimé, le gouvernement français et le gouverneur général durent compter avec les assemblées locales: le Conseil supérieur de l’Algérie et surtout les Délégations financières, dans lesquelles les électeurs français comptaient 48 délégués et les musulmans, divisés en deux groupes, Arabes et Kabyles, 21 seulement. Or, ces assemblées étaient maîtresses du budget de l’Algérie. La France put seulement tenter d’imposer ses désirs dans quelques domaines. Ainsi, la grande idée de Jules Ferry de conquérir les musulmans par l’école laïque inspira une politique scolaire assez continue. Pendant longtemps les résultats parurent fort décevants car une petite minorité seule pouvait en tirer parti: en 1890, 1,9 p. 100 des musulmans d’âge scolaire étaient scolarisés dans des écoles françaises, 4,3 p. 100 en 1908, 6 p. 100 en 1929, 8,8 p. 100 en 1944.
L’effondrement de la société musulmane
Dans ces conditions, la société indigène d’Algérie ne put résister au choc colonial. éloignés de leurs fonctions et peu à peu ruinés, ses anciens chefs disparurent, à l’exception de quelques familles maraboutiques. L’infime bourgeoisie citadine, composée de lettrés, de cadi, de commerçants, se dispersa et ne se reconstitua que tardivement au XXe siècle. Privée de ses cadres, la communauté musulmane s’effondra.
Victime d’une dépossession foncière continue et de la fermeture des pâturages forestiers, la paysannerie voyait ses troupeaux et ses récoltes diminuer inexorablement. La moyenne annuelle de sa production céréalière, qui était de 19,6 millions de quintaux entre 1901 et 1910, descendait à 16 millions entre 1921 et 1930, et à 14 millions entre 1941 et 1948. Le cheptel ovin, qui avait atteint 8 millions de têtes avant 1865, tombait à 6,3 en 1900, 5,3 entre 1921 et 1930, 4,8 entre 1941 et 1948. Durement atteinte, jusqu’en 1919, par une fiscalité spéciale (les «impôts arabes»), cette paysannerie se paupérisa de manière continue. La ruine de l’artisanat indigène et l’absence d’embauche industrielle aggravaient encore cette situation. Jusqu’en 1920, le salariat agricole était le seul débouché; après cette date commença l’émigration vers la France.
La pression démographique, surtout après 1930, joua ensuite son rôle classique dans l’écrasement des niveaux de vie. Avant 1914, le taux d’accroissement n’était que de 1,4 p. 100. Les musulmans, qui étaient 2 733000 en 1861 et 3577 000 en 1891, atteignaient 4923000 en 1921. Vers 1930, on pouvait estimer que la population avait doublé en soixante-dix ans. La baisse du taux de mortalité entraîna ensuite une explosion démographique: le taux d’accroissement doubla et, de 1931 à 1954, la population musulmane s’augmenta de 3 millions. Elle compta, dès lors, de plus en plus de chômeurs totaux ou partiels, qui affluaient dans les zones de colonisation et dans les villes. La Mitidja, par exemple, vit sa population musulmane passer de 80  000 à 250000 entre 1925 et 1948. La population citadine représentait 7,6 p. 100 de la population musulmane totale en 1906, 11,6 p. 100 en 1936, 18,9 p. 100 en 1956. Cette urbanisation accélérée n’était pas un symptôme de progrès social ni d’intégration dans la société européenne. La cohabitation engendra seulement de nouveaux heurts et accrut les rancœurs des musulmans.
La naissance d’une nation                   (Retour au sommaire)
Sur le plan politique, le fait essentiel de l’évolution des musulmans fut la naissance d’un sentiment national algérien. Alors qu’avant 1900 la communauté musulmane espérait uniquement en un Mahdi providentiel et que, de 1900 à 1930 environ, la petite élite algérienne, formée dans les écoles primaires françaises, n’apercevait d’autre issue à ses revendications d’égalité que la citoyenneté française, une autre voie lui fut indiquée par les ‘ulama et les champions de l’arabisme: la «Nation algérienne». Par l’enseignement, le scoutisme et la propagande écrite et orale, les ‘ulama insufflèrent à la jeunesse un idéal patriotique, à la fois arabo-musulman et algérien.
Les partisans de l’assimilation, d’abord appelés «Jeunes Algériens», et regroupés au sein de la Fédération des élus indigènes, perdirent peu à peu audience auprès de leurs mandants, parce qu’ils ne purent pratiquement rien obtenir du Parlement français, hormis les timides réformes de 1919. De 1919 à 1944, aucun gouvernement français n’osa renouveler le geste de Clemenceau, bravant l’obstruction des Européens d’Algérie pour remercier les musulmans de leurs 25   000 morts pour la France. Le projet de loi Viollette déposé en 1930, et repris par le gouvernement Blum de 1936, qui aurait conféré à 21000 musulmans de l’élite francisée le droit de voter avec les 203   000 électeurs français, souleva un tel tollé chez les Européens qu’il ne fut pas même discuté devant les Chambres. Son abandon condamnait définitivement, pour les musulmans, la politique d’assimilation.
La Seconde Guerre mondiale accéléra l’évolution des tendances politiques antérieures. Certes, il était déjà question de nationalisme avant 1939 puisque les disciples des ‘ulama répétaient: «L’Algérie est ma patrie, l’arabe ma langue, l’islam ma religion.» Mais les mots d’ordre de «parlement algérien» et de «souveraineté algérienne» ne touchaient alors qu’une infime minorité: les militants de l’ةtoile nord-africaine, devenue en 1937 le Parti du peuple algérien. Au contraire, après la défaite de la France en 1940 et surtout après le débarquement des troupes anglo-américaines en Afrique du Nord, qui fut interprété comme une deuxième défaite française, le nationalisme algérien se développa très rapidement.
Dès le 20 décembre 1942, Ferhat ‘Abbas, un «jeune Algérien» déçu converti au nationalisme, adressait «aux autorités responsables» un message demandant la réunion d’une conférence chargée d’élaborer un nouveau statut politique. Puis il lança, le 12 février 1943, le Manifeste du peuple algérien, qui revendiquait la constitution d’un état algérien. Cette proclamation révolutionnaire fut signée par de nombreuses personnalités algériennes considérées comme très modérées. Enfin, le 22 mai 1943, des représentants élus, les délégués financiers arabes et kabyles, acceptaient de cautionner le projet de réformes dit Additif au Manifeste, préparé par ‘Abbas et ses amis. Ce texte réclamait sur l’heure un gouvernement franco-algérien, l’égalité totale entre musulmans et Français, en attendant l’indépendance complète d’un état algérien, lequel serait doté d’une constitution élaborée par une constituante. L’Additif envisageait une Union nord-africaine, mais ignorait toute possibilité d’un lien fédéral avec la France.
Le Comité français de libération nationale (C.F.L.N.), constitué à Alger le 3 juin 1943 pour défendre la souveraineté française sur les territoires de l’empire, jugea ces revendications inacceptables. Il le signifia rudement aux nationalistes, mais décida simultanément un ensemble de réformes politiques concernant le statut des Algériens. De Gaulle annonça le 12 décembre 1943 à Constantine «l’octroi des droits de citoyenneté à plusieurs dizaines de milliers de musulmans».
Après consultation d’une commission de réformes franco-musulmane, le C.F.L.N. promulgua, le 7 mars 1944, une ordonnance qui accordait la citoyenneté française avec maintien du statut personnel musulman à toute l’élite algérienne, environ 65000 personnes qui voteraient dans le même collège électoral que les Français. Tous les autres musulmans étaient appelés à recevoir la citoyenneté française, lorsque l’Assemblée constituante de la France libérée en aurait délibéré. Pour l’heure, 1500000 Algériens devenaient électeurs chargés d’élire les assemblées locales. La représentation musulmane dans les conseils municipaux, les conseils généraux et les Délégations financières était portée aux deux cinquièmes du total. L’indigénat était définitivement aboli, l’égalité civile établie.
Ce texte révolutionnaire, qui allait beaucoup plus loin que le projet Viollette de 1936, réalisait enfin la politique d’assimilation constamment promise par la IIIe République. Comme tel, il fut soutenu par les représentants des mouvements de Résistance, les délégués des partis communiste et socialiste présents à Alger et combattu par la quasi-totalité des Français d’Algérie. Leur presse assura «qu’on avait donné aux musulmans plus qu’ils n’auraient revendiqué après la guerre». En fait, les réactions des musulmans montrèrent, comme le disait le Manifeste, que, pour eux, l’heure de l’assimilation était passée: «Désormais, un musulman algérien ne demandera pas autre chose que d’être un Algérien musulman.»
 3. Du nationalisme à l’indépendance          (Retour au sommaire)
La tentative insurrectionnelle de mai 1945
Contre l’ordonnance du 7 mars 1944, les nationalistes algériens de toutes tendances se mobilisèrent: ils la dénonçaient comme une atteinte à l’islam et comme une tentative de francisation autoritaire. Leur riposte se matérialisa par la création le 14 mars des Amis du Manifeste et de la liberté (A.M.L.). Ce groupement rassembla tous les nationalistes: ceux qui se reconnaissaient dans le Parti du peuple algérien (P.P.A.) de Messali Hadj, alors contraint à la clandestinité, ceux qui suivaient la voie indiquée par les ‘ulama, enfin tous les ralliés de fraîche date au Manifeste du peuple algérien. Bien que le mot n’ait pas été prononcé, c’était un véritable front national qui préfigurait ce que serait un jour le F.L.N. (Front de libération nationale).
ہ l’intérieur de ce vaste rassemblement, mal contrôlé par Ferhat ‘Abbas, le P.P.A. diffusait des consignes de plus en plus hostiles aux Français et préparait les esprits à l’idée d’une insurrection générale. Bientôt les masses musulmanes vécurent dans une attente quasi messianique: l’indépendance de l’Algérie leur apparaissait comme toute proche.
Au début d’avril 1945, Messali Hadj avait, semble-t-il, accepté un projet d’insurrection: un gouvernement algérien devait être proclamé dans les environs de Sétif, dont Messali Hadj prendrait la direction. Par là, les puissances alliées réunies à la Conférence de San Francisco seraient saisies du problème algérien et contraintes à une intervention décisive. Mais les autorités françaises, alertées par les incidents de Chellala provoqués le 19 avril pour permettre l’évasion de Messali Hadj, décidèrent de déporter celui-ci au Congo français.