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Apulée est un auteur du IIe siècle après Jésus-Christ, originaire d'Afrique, un des premiers exemples d'une carrière littéraire entièrement faite en dehors de Rome. C'est un esprit brillant, universel, bien dans la ligne du mouvement de la Seconde Sophistique. Né vers 125, d'une famille riche de Madaure (en Numidie, dans l'actuelle Algérie), il fit d'abord ses études à Carthage, où il apprit l'éloquence latine, avant d'aller chercher à Athènes un enseignement philosophique supérieur, de voyager beaucoup, puis de retourner en Afrique. Carthage deviendra sa résidence habituelle et où il y mourra après 170. C'était un personnage singulier et attachant, qui avait les yeux grands ouverts et s'intéressait à tout, aux sciences, à la philosophie, à la religion, à la magie aussi. Comme l'écrit P. Grimal, il «se fit initier à tous les cultes, plus ou moins secrets, qui abondaient alors dans l'Orient méditerranéen : mystères d'Éleusis, de Mithra, d'Isis, culte des Cabires à Samothrace, et mille autres encore, d'une moindre célébrité. Il espérait y trouver "le secret des choses"». Quant à la magie, elle n'occupe pas seulement une grande place dans les Métamorphoses; on connaît l'histoire du procès qui lui fut intenté par les parents de la femme, beaucoup plus âgée que lui, qu'il avait épousée à Oea en Tripolitaine. Fâchés se voir l'héritage leur échapper, ceux-ci l'accusèrent devant les tribunaux d'avoir envoûté leur parente pour qu'elle accepte de l'épouser. Apulée s'en sortit par un plaidoyer habile et spirituel, l'Apologie ou le De Magia, qui est pour ainsi dire le seul exemple conservé d'un discours judiciaire de l'Empire. Apulée était aussi un conférencier à succès, capable de parler en grec comme en latin. Nous ne possédons plus ces discours d'apparat, exception faite d'un mince anthologie (les Florides) où sont rassemblés 23 morceaux de longueur très inégale. Il avait écrit bien d'autres choses encore : des poèmes, des traductions, des traités techniques aujourd'hui perdus (sur les arbres, la médecine, l'astronomie...), et qui n'étaient peut-être que de simples compilations ou des résumés. Nous possédons par contre, sous son nom, plusieurs traités philosophiques. D'abord une brillante conférence, de haute vulgarisation si l'on peut dire, le De deo Socratis, qui constitue en fait l'exposé le plus approfondi que l'antiquité nous ait laissé sur la démonologie. Ensuite, le De Platone et eius dogmate libri II, une sorte de résumé scolaire et assez terne de la doctrine de Platon; en réalité c'est du Platon revu et corrigé par des siècles d'évolution du Platonisme. Enfin le De mundo, qui s'inspire de la théorie péripatéticienne de l'univers et qui n'est rien d'autre qu'une adaptation en latin d'un traité grec anonyme sur le même sujet. Mais son oeuvre majeure est indiscutablement les Métamorphoses ou L'Âne d'or, en onze livres. C'est le récit, fait à la première personne, d'un certain Lucius, un jeune homme curieux de tout, qui, s'étant frotté de trop près à la magie, se voit transformé en âne. Sous cette forme, il va connaître toute une série d'aventures, entrant en contact successivement avec des brigands, des esclaves fugitifs, des prêtres de la déesse syrienne, un meunier, un maraîcher, un soldat, deux frères esclaves (un pâtissier et un cuisinier), puis leur maître. Comme c'est l'âne qui raconte et qu'il a conservé son sens aigu de l'observation et son esprit critique d'homme, il nous donne à voir par l'intérieur les activités et les préoccupations de tous ces milieux très différents qu'il a fréquentés. L'ensemble nous fournit un remarquable tableau de la vie quotidienne au IIe siècle de l'Empire. Tout cela, au fil de plusieurs livre, car la transformation en âne s'est produite au livre III et c'est au dernier livre seulement que Lucius retrouve sa forme humaine, ce qui ne sera d'ailleurs possible que grâce à l'intervention bienfaisante de la déesse Isis. En réalité, sur l'histoire principale, celle des aventures de Lucius comme homme ou comme âne, sont rattachés par des procédés variés, parfois fort artificiels, une foule d'autres récits de longueur variable. Le plus long d'entre eux est le Conte d'Amour et de Psyché; c'est une vieille servante qui, dans la caverne des brigands, le raconte à Charité, une jeune fille que ces mêmes brigands viennent d'enlever. Sur ce plan, les Métamorphoses apparaissent aussi comme un recueil de nouvelles. Mais l'oeuvre est beaucoup plus riche. Divers éléments montrent en effet qu'on ne peut se borner à la lire au premier degré. Il y a d'abord le Conte d'Amour et de Psyché, qui occupe le centre même du récit : Psyché, on le sait, est le nom grec de l'âme, et elle est amoureuse d'Éros, l'un des grands «démons» platoniciens. Il y a ensuite le livre d'Isis, dont la tonalité religieuse, tranche profondément sur la noirceur, la violence et le sadisme lourdement présents dans ce qui précède. Il y a aussi de nombreux autres indices disséminés au fil des chapitres et impossibles à détailler ici. Il faut cependant dire que les interprètes modernes ne sont pas parvenus à s'entendre sur la signification profonde du récit. Si Apulée a voulu transmettre à ses lecteurs un «message», on n'est pas certain de l'avoir découvert. Mais il reste qu'Apulée, au fil des pages, se laisse guider par son imagination, sa fantaisie, son amour du merveilleux, son goût des histoires, et que les modernes auraient bien tort en le lisant de bouder leur propre plaisir.
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L'oeuvre d'Apulée est éditée et traduite en français dans la "Collection des Universités de France" :
Autres traductions françaises dans la BSC - Métamorphoses (Plan) |
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Etude: APULEE, ECRIVAIN AMAZIGH
Par:Hassan Banhakeia (Université d’Oujda)
L'étude suivante répond essentiellement à deux motifs, d'une part à une
absence manifeste des études qui traitent des rapports qui unissent
l'héritage oral amazigh à la littérature écrite par des Imazighen dans
d'autres langues... Si l'oral véhicule l'écrit, si l'oral est à l'origine
de l'écrit et si l'oral rend compte d'abord de «l'être collectif parlant»,
que serait-il de la «voix collective» des Imazighen dans leur création?
Que serait-il des éléments identitaires (de la culture maternelle) au
sein d'une œuvre? Y a-t-il une partie irréductible, propre à l'auctoriel,
attachée à la langue amazighe de tradition non écrite, dans toute
création? C'est précisément ce que nous appelons amazighité, c'est-à-dire
cette essence irréductible de définition pour un amazigh, à laquelle le
créateur ne peut échapper dans sa création: des idées et des sensations
millénaires le «traversent» spontanément pour se verser dans d'autres
moules étrangers, d'autres moyens de concrétion. Elle est son être
premier.
D'autre part, rares sont les étudiants qui savent qu'Apulée est un
écrivain amazigh, rarissimes sont encore les étudiants qui n'ignorent pas
que “L'âne d'or” est considéré comme l'un des premiers romans, dans sa
forme connue, de l'humanité. Il ne s'agit pas là d'un seul exemple au sein
de la culture amazighe, il y en a bien sûr d'autres. Citons Saint-Augustin
(354-430) et ses Confessions, Tertullien (155-225), Saint Cyprien
(200-258) et ses Lettres, Arnobe (deuxième moitié du III siècle) et son
«pari» Contre les païens, sans oublier le célèbre dramaturge Térence
(-190, -159)…
Que dire alors d'Apulée? Est-il amazigh? Apparaît-il soucieux de sa
mémoire collective dans son texte romanesque? Lui, il s'est toujours
défini comme «demi Numide et demi Gétude». Numides et Gétules,
rappelons-le, sont les autochtones de l'Afriques du Nord. Là, il y a une
déclaration de l'identité culturelle: mi-amazigh et mi-amazigh,
c'est-à-dire qu'il est totalement (ou doublement) amazigh. Sa conscience
de l'identité s'avère alors claire.
Dès lors, comment Apulée posera-t-il le problème de l'identité dans son
œuvre romanesque ?
1 - Apulée, un écrivain amazigh
Il était une fois un écrivain amazigh sans l'être. Destin écrit, mais
jamais transcrit. C'est bien Apulée.
Né en 125 à Madaure (M'daourouch, département de Constantine, Algérie), de
parents amazighs. Issu d'une famille aisée (son père travaillait comme
responsable municipal de Madaure), il fait ses études à l'école de sa
ville natale (Saint Augustin y sera également élève) où il arrive
facilement à maîtriser le latin.
l'âge de dix-sept ans, il s'inscrit dans la célèbre université de
Carthage (Tunisie) où il excelle en rhétorique et sophistique, ces deux
exercices intellectuels sont manifestes dans les différentes digressions
du roman sous forme de mise en abyme. Cependant, le jeune étudiant ne rêve
point de faire carrière au barreau, les lettres l'attirent plus.
Tenté par l'Orient et la philosophie, il voyagera à Athènes. Ainsi, il va
devenir plus hélleniste que latin: son chef-d'œuvre est annoncé comme
propre d'un héritage héllenique. Là-bas, il s'initie au Néo-platonisme.
Ses préoccupations ne sont pas seulement philosophiques, il étudie
également la grammaire grecque, la musique, la physique et d'autres
sciences.
Toujours poussé par la curiosité d'un encyclopédiste, il voyage jusqu'en
Asie Mineure, en Egypte à la recherche de l'aventure et du savoir. Dans
ces pays, il connaît de près, et surtout, l'héritage religieux et mystique
de ces cultures: les mystères d'Eleusis et de Mithra, le culte des Cabires.
Les religions de Dionysos et d'Isis sont celles qui suscitent davantage
son intérêt; il se convertit tout d'abord à la religion d'Isis, ensuite
admis comme prêtre lors de son séjour à Rome.
Seulement la nouvelle de la mort de son père l'oblige à rentrer dans sa
ville natale. Grâce à l'héritage de la fortune et des responsabilités
municipales de son père, il devient riche et très influent. Nonobstant, il
ne s'y installera définitivement car il n'a point perdu le goût du voyage
et de la recherche du savoir.
Apulée voyagera ensuite pour vivre à Carthage, il y travaillera comme
conférencier mondain. Il pouvait parler sur n'importe quelle discipline de
la philosophie jusqu'à la magie, en passant par la médecine, l'astronomie,
les sciences naturelles et la musique. Son savoir interdisciplinaire ou
encyclopédique lui vaut une grande renommée jusqu'au point que les
autorités élèvent une statue de son vivant. Il devient président du
Conseil provincial et grand-prêtre de l'Afrique. Des pièces de bronze sont
frappées à Rome à l'effigie d'Apulée avec, au revers, une scène des
«Métamorphoses» (IV siècle après J.-C.). On les trouve à la Bibliothèque
nationale, dans le cabinet des Médailles.
Si sur sa vie, nous avons suffisamment d'information, sur sa mort nous
n'avons pas d'indication précise. Nous ignorons l'année, le mois, le jour,
le lieu, les circonstances de son décès. Pourquoi? Sa mort se présente à
la fois magique et comme celle de tout amazigh: un jet final et brusque
dans l'effacement (les exemples ne manquent pas…) Ce que retiennent les
livres d'histoire, c'est qu'Apulée est mort après 170 à Carthage, sans
aucune autre précision.
II - Œuvre d’un amazighiste
L'œuvre d'Apulée est immense, elle traite de la philosophie, de la
rhétorique, de la magie, de l'histoire , de la théologie et de la
cosmologie. Bien que son unique chef-d'œuvre reste le roman “L'Ane d'or”
écrit aux environs de 161, il est important de citer les autres textes:
- L'Apologie (Apulei Platonici pro se de magia) est un texte rédigé lors
de son procès pour crime de magie. L'auteur se défend magistralement
devant le proconsul Claudius Maximus. Selon L'Encyclopédie Berbère, ce
texte est d'un grand intérêt historique car il «offre quantité de
renseignements sur son auteur, la magie et la vie en Afrique au II
siècle.» (L'Encyclopédie berbère, p.822). Egalement, trouve-t-on dans
l'Apologie une source biographique.
- Les Florides sont publiées en 160. Il s'agit d'un répertoire de
conférences réunies par un élève d'Apulée. Il y est question surtout des
impressions et des réflexions de l'écrivain voyageur. Le narratif, le
descriptif et le purement doctrinal s'immiscent donc dans tous les
essais/récits (au nombre de vingt-trois). Ce texte est également important
pour connaître maints aspects de la réalité en Afrique du Nord.
- De deo Socratis (Sur le dieu de Socrate) est un texte de magie: il parle
sur l'univers des démons. Ces êtres mystérieux sont présents simultanément
dans le monde divin et le monde humain. Ils sont de trois groupes: démons
captifs de corps, démons libérés du corps et des démons qui n'ont pas
connu de captivité physique. Bien que le texte recherche le côté
démoniaque chez Socrate, il invite le lecteur à retrouver la sagesse.
- De Platone et eius dogmate est un traité philosophique sur l'éthique et
la physique chez Platon. Il s'agit d'une lecture faussée du philosophe
grec au moment de traiter la question de la morale.
- De mundo traite la cosmologie et la théologie. Apulée y expose l'idée
que Dieu est à l'origine de la vie de tout.
III - Présence de l’auteur
L'art, en général, tend à extérioriser l'être de l'artiste à travers la
pratique de l'écriture. Qu'en est-il alors de la présence de l'auteur dans
“L'Ane d'or”?
Apulée, loin de «réfléchir» son être dans le texte, manifeste sa présence
derrière des mécanismes romanesque et des figures, en ayant pour objectif
d'exercer une certaine maîtrise sur le personnage, et par là sur le
lecteur. Ainsi, tout passage se réfère, de façon explicite ou implicite, à
un système de pensée. L'Ane d'or se meut dans ce sens; le roman devient
une entreprise, sous forme d'une recherche infinie de la conscience
«maternelle». Apulée, en récrivant l'histoire grecque, rajoute librement
des passages authentiquement amazighs.
Il nous revient de saisir la parole de l'écrivain au sein du roman, et de
souligner que distinguer le discours de l'auteur au sein d'un texte ou
d'un passage est une tâche critique aventurière, qui pourrait être source
d'un jugement erroné. De là, les difficultés de discerner clairement les
propos de l'auteur des différents discours des personnages, des
situations, des descriptions qui forment l'œuvre, ne sont pas à démontrer.
Dans L'Ane d'or, la voix auctorielle est souvent explicitée dans la
construction de la fiction ou dans le choix des idées et des motifs, sinon
sous-entendue par le biais de correspondances établies entre sa culture
nord-africaine et les autres cultures, au sein du texte toujours...
A ce propos, nous lisons: «j'ai trop bonne opinion de toi et de ta
culture; je sais que, non seulement la noblesse innée de ta condition, non
seulement l'élévation de ton esprit mais le fait que tu as été initié à un
grand nombre de religions t'ont enseigné à observer scrupuleusement le
devoir du silence.» (P.81) C'est Photis, une bonne, qui parle. Ici, nous
avons la condition de l'amazigh ( à rattacher à «noblesse innée»). De même
, une explication de la perte de l'identité de l'amazigh: la diversité des
cultes…
Rappelons aussi qu'il existe des textes qui sont faciles à lire dans la
mesure où le message de l'auteur passe directement ou clairement; dans
d'autres au contraire, le point de vue de l'auteur reste inconnu. Les
textes d'Apulée sont complexes au moment où le lecteur se pose la question
suivante: Que veut-il dire par là l'auteur? Où pourrait-on saisir la
présence / l'ombre du point de vue de l'écrivain dans les Apologies? La
présence d'Apulée n'est pas plus ostensible dans L'Ane d'or du fait que le
protagoniste dévoile ses déambulations pour rejoindre notre univers des
métamorphoses.
D'ailleurs, dans les Apologies, de son propre aveu, l'auteur essaye
d'exposer tous ses idéaux et convictions. Le lecteur découvre enfin le
vrai Apulée même si la présence de l'auteur s'avère camouflée derrière un
ensemble de techniques et de procédés de rhétorique qui défont le texte
classique. Sa conscience se trouve enfin dévoilée: en tant qu'amazigh il
s'oppose à la tradition latino-grecque. Ce chef-d'œuvre est strictement
une conscience intellectuelle; la présence auctorielle y est claire, donc
facile à dé-construire…
Faut-il dire que toute œuvre est recherche d'une précise articulation de
la vie de l'auteur ou sert-elle tout simplement de medium ou de procédé
pour mener à bien un projet scriptural?
IV.- Poser le problème de la langue amazighe…
«j'obtins quelques petits profits au barreau en plaidant dans la langue
des Romains» (p.282)
La langue maternelle, au cas où elle ne forme pas partie des langues
«dominantes», constitue un handicap pour l'écrivain à se lancer dans la
littérature «écrite». Ce problème s'est-il posé précisément pour Apulée?
Cette interrogation est valable pour tout amazigh qui prend l'initiative
humaine d'«extérioriser» ses pensées et ses sentiments, au moment où rien
que la langue écrite de l'autre lui offre cette possibilité. Apulée était,
à coup sûr, conscient du dilemme. Justement, nous lisons dès les premières
pages de L'Ane d'or : «Aussi demandai-je d'avance l'indulgence, si,
maniant maladroitement un idiome qui m'est étranger et extérieur, je
commets quelque faute.» (p. 31) Ici, il avoue son incapacité d'écrivain à
maîtriser parfaitement une langue étrangère. Autrement dit, on ne maîtrise
que sa langue maternelle! Outre cette conscience «linguistique», nous
déduisons la peur ressentie par le romancier vis-à-vis de la langue
étrangère. S'agit-il au fait de commettre quelle faute? Est-ce une faute
purement «de langue» et de culture ou vis-à-vis de soi-même? Est-ce là
l'appréhension d'entreprendre une nouvelle œuvre ou bien la peur de ne pas
être fidèle au premier texte (écrit ou narré) ?
D'ailleurs, par le simple acte d'écrire en n'importe quelle langue, il est
possible de parler d'un projet humain articulé essentiellement par la
vision de l'écrivain; le projet scriptural est à lire comme un système de
pensée particulier (propre à l'écrivain) issu d'une culture précise
(maternelle). Encore, par la composition du texte, y a-t-il investissement
d'éléments subjectifs, émanant de la mémoire collective. De là, nous
pouvons noter que des références à la culture amazighe (nord-africaine)
abondent dans le texte final L'Ane d'or. Des éléments propres aux règnes
animal (âne, hibou), aquatique (puits…) et abstrait (rêve, référence
identitaire) apparaissent dans le texte, munis de significations
symboliques, culturelles et humaines où la portée principale reste celle
exploitée et investie par la culture maternelle.
D'autre part, la structuration du texte connaît un agencement propre à
l'écrivain, une composition régie essentiellement par l'art de narrer les
contes, élément soustrait de la tradition. Des phrases longues, envergure
de la parole. De même, l'art d'expliquer les événements relève aussi de
cette même source. Notons que dans son raisonnement, pour bon rhéteur
qu'il fut, Apulée utilisait un «curieux système de défense semi-indirecte.
Insistant sur des griefs accessoires, il joue de l'ironie: “Etre beau et
savoir parler,! graves accusations que je voudrais bien mériter!”» (Encyclopédia
Universalis) Ce n'est point un système curieux! Là, il s'agit d'un apport
net de la rhétorique et de la poétique maternelles, c'est-à-dire ce
raisonnement émane «physiquement» de la langue amazighe pour s'investir
dans un autre système (le latin), et c'est ce qui fait son «étrangeté»
(autrement dit son authenticité).
Ainsi, le problème de la langue de la création, quand elle est étrangère à
la maternelle, pose ainsi des interrogations tant au niveau structurel
qu'au niveau des idées. Donc, quelle serait la distance qui sépare Apulée
de sa culture maternelle? Nous dirons qu'il écrira inconsciemment
(automatiquement) sa culture à travers les lignes de L'Ane d'or dans une
langue étrangère.
V - L’Ane d’or, roman amazigh
Ce roman est une adaptation latine d'un récit grec intitulé Lucius ou L'Ane
écrit par Lucien de Samosate, à son tour, une autre adaptation des
Métamorphoses de Lucius de Patras, texte inexistant. De par son titre,
Asinus aureus, nous avons les deux termes traduits «littéralement» en
tamazight: «Asnus n waregh». Sont-ils donc des emprunts? Du latin à
tamazight ou vice versa, il n'y a pas de différence lexicale, en ce qui
concerne les deux termes: «asnus» (âne) et «uregh» (or).
Le roman L'Ane d'or est ouvert; maints récits s'y greffent librement,
diversifiant ainsi les péripéties du récit. La narration est un
va-et-vient continu entre le vécu et le raconté qui redonnent au texte un
équilibre optimal. Il ne s'agit pas de brassage, mais plutôt
d'orchestration. L'histoire se compose de 11 parties. Lucius, un jeune
Thessalien issu d'une famille aisée, va en voyage à Hypata. Il loue une
chambre, précisément chez une sorcière nommée Photis. Menant une recherche
contradictoire du plaisir et du savoir magique, il eut des relations
affectives avec sa servante. Grâce à cette dernière, il tentera de
connaître la magie de Photis. Se trempant d'onguent magique, il devient
âne au lieu d'oiseau. Pour retrouver sa forme humaine, il faut qu'il mange
une rose. Alors, un grand nombre d'aventures commence pour l'animal, dans
sa quête d'un rosier.
Le malheureux animal est volé par des brigands qui vivent dans les
montagnes. Là, il connaît Charité, une fille captive. Durant ce séjour, il
écoute la servante des brigands raconter à la prisonnière la fable des
amours d'Eros et de Psyché. Dans la littérature orale des Imazighen, nous
avons une autre version du conte/mythe, mais dénué de sa charge
mythologique. C'est l'histoire d'une jeune mariée qui n'a jamais vu le
visage de son mystérieux époux nommé «Tinaxda». Il rentrait la nuit et
partait à l'aube, prohibant à sa femme de le voir. En contrepartie,
amoureux de sa femme, il la comblait de cadeaux et d'amour. Ses sœurs
aînées, jalouses qu'elles étaient du bonheur de leur petite sœur, vont lui
conseiller d'essayer de percevoir la forme de l'époux. Une nuit, assurée
du sommeil profond de Tinaxda, elle se penche sur lui pour voir sa
physionomie. La lampe découvrit des peaux que la jeune commença à déplier
tout en chantant, les larmes aux yeux. Arrivée à la dernière (la septième)
peau, elle laissa tomber une larme qui brûla le mari endormi. Furieux, il
quittera la jeune femme qui doit, afin de récupérer la confiance et
l'amour de son époux, accomplir une série d'épreuves dictées par la mère
de Tinaxda. A la fin, ils vivront ensemble et auront beaucoup d'enfants.
Nous avons le même enchaînement de faits dans le conte de L'Ane d'or:
«Exposée à un monstre qui l'emmène dans un palais enchanté où il la comble
de bonheur sans que toutefois elle ait le droit de voir de ses yeux son
fabuleux époux. Quand elle obtient une entrevue avec ses sœurs jalouses,
celles-ci la poussent à tuer le monstre; armée d'un poignard et d'une
lampe, Psyché se penche sur Eros; de stupeur, elle laisse tomber une
goutte d'huile bouillante sur l'épaule du dieu. Celui-ci la chasse. Pour
retrouver Eros, une série d'épreuves dictées par Vénus, parmi lesquelles
une descente aux Enfers; et finalement elle épouse Eros, de qui elle a une
fille du nom de Volupté.» (cf. Encyclopédie Berbère).
Maintes questions se posent alors, nous allons nous satisfaire de
quelques-unes:
-Comment fonctionne-t-il ce conte emboîté au sein de l'histoire de L'Ane
d'or?
-Quelle est la première source du conte: le grec, le latin ou tamazight?
-Pourquoi avons-nous le conte de Tinaxda dans sa forme démythifiée?
Revenons à l'histoire du jeune Lucius métamorphosé en âne. Il s'évadera
ensuite pour se retrouver monture d'un fermier, d'un jardinier, d'un
soldat, d'un pâtissier et d'un cuisinier. A la fin, Lucius retrouve sa
forme humaine après avoir ingurgité une rose, et se convertit à la
religion d'Isis pour connaître définitivement la «salvation».
Ce voyage, de nature picaresque, sert à décrire surtout l'entourage
socio-politique de l'époque. Si le protagoniste de L'âne d'or est la
représentation de l'homme dans ses conflits intérieurs, le narrateur
apparaît comme un grand alchimiste des mots et des scènes qui narrent
l'histoire d'une métamorphose de l'homme en âne, alchimie parfaite qui
veut «dire» l'infinie curiosité du protagoniste (l'écrivain). Encore,
avons-nous un grand nombre de récits et contes cités; l'emboîtement y est
également parfait: il unit dans un même récit amour et haine, dévotion et
trahison, fidélité et frivolité, vertu et vice, respect et inceste,
tragique et comique, foi et libertinage, et des personnages disparates
comme riche et pauvre, brigand et paysan, soldat et commerçant, mégère et
vierge, matrone et sorcier… (métamorphoses connues dans les contes
nord-africains, influence sur l'écrivain). La métamorphose est nécessaire
pour rechercher la vérité des choses; le fait (ou l'objet) se trouve vu /
perçu en conséquence d'angles différents. Contrairement à la métempsycose
qui est une mutation irréversible, la métamorphose de Lucius est un procès
réversible. C'est pourquoi, nous avons le titre mis au pluriel, alors que
le récit ceint une métamorphose cyclique, en un aller-retour:
homme-âne-homme. N'est-ce pas là, en plus de la métamorphose du
protagoniste, celle de l'écrivain qui est bien sûr cité, dans une scène
autobiographique, à la fin de l'histoire?
VI - L’Ane d’or, un auto-commentaire idéologique
Tout d'abord, où s'arrête le linguistique dans le roman d'Apulée ? Où
commence le social? Où peut-on étudier le linguistique et non le social?
Enfin, ne faut-il pas considérer le linguistique comme une partie du
social ou vice versa? Certes, le social et le linguistique forment une
même et cohérente entité, comme l'avers et le revers d'une monnaie. Il est
catégoriquement impossible de parler de l'aspect langagier / linguistique
sans se référer au social, et vice versa. Car l'œuvre d'Apulée s'apparente
à une croisade poétique, politique, sociale, culturelle et métaphysique.
En général, l'histoire de Lucius se veut une expérience idéologique qui
déstructure les ressorts internes de la réalité, voire du langage, afin de
reconstruire un discours critique amazigh.
La formation de l'artiste se fait progressivement par l'influence de
l'écrit (ce qui constitue l'étranger, (le «médiat» ) et par le vécu (sa
culture maternelle, l'immédiat). Souvent, les grandes œuvres ne sont que
des reproductions du vécu, de la tradition et de la culture mère. Là, nous
pouvons parler de l'insertion de l'authenticité dans le cas d'un écrivain
qui n'écrit pas dans sa langue maternelle; tout ce qui est original émane
de la langue et de la culture maternelles.
Dans l'exemple de L'Ane d'or, il peut être que cette originalité soit
manifeste dans la conception du monde qui se précise dans les tribulations
de l'âne. Il y a là précisément des thèmes qui peuvent résumer la
désorientation de l'être amazigh ou plutôt sa désintégration au sein des
remous de l'époque décrite (des brigands, des chevaliers, des montagnards
violents…). Par cette vision du monde, le texte devient non seulement une
critique de l'existence et de la société, mais également un discours
strictement idéologique (la victoire de l'amour pur dans le récit emboîté,
et la réincarnation de l'homme pour le récit principal). En outre, quel
serait le trait qui maîtrise la vision du monde chez Apulée? Souvent,
l'imprévisible représente un élément prédominant dans le roman. Parfois,
c'est l'incertain qui pousse l'écrivain à créer: il y a investissement du
possible, du hasardeux et de l'imprécis sans désocialiser le roman. C'est
pourquoi tout texte, de n'importe quel genre ou typologie, s'offre au
lecteur comme un corps chargé idéologiquement, véhiculant un discours
précis par le biais du personnage, du narrateur, du texte et de l'auteur
qui sont des entités significatives importantes.
D'ailleurs, le protagoniste de L'Ane d'or, par ses actes et spéculations
infinies, remet en question toute la société du II siècle. Lucius, bien
sûr après l'écrivain, voit sa tâche de jeune curieux vis-à-vis de la
société se réduire à mener une recherche du savoir. Ainsi, tout acte se
présente en tant que fait critique; parallèlement toute insertion poétique
de l'auteur se situe du côté de la réalité, vouée à son analyse.
L'idéologie non seulement préexiste au discours mais également existe au
sein de la fiction. Là, elle retrouve une parfaite et adéquate
«concrétion». L'auteur ne représente alors qu'un ensemble de faits qui
peuvent charrier facilement tout son message vers son lecteur. Une telle
représentation démontre l'essence de la conscience partagée entre l'auteur
et le lecteur dont les rapports sont essentiellement de nature
idéologique; les déstructurer aide l'interprétation à aboutir à
d'importants résultats. L'acte d'écrire est essentiellement «lire le réel»
et le représenter dans un projet qui ordonne la réalité avant de
l'organiser en un système le texte. Tout comme la représentation implique
l'idéologie, l'image finie du réel n'existe pas dans l'œuvre des deux
écrivains. Il y a plutôt un jeu de réduction.
L'idéologie de l'écrivain réside ainsi dans la structuration de son
projet: une œuvre modèle où toute la pensée de l'auteur est mise à nu. En
général, la culture se trouve explorée méthodiquement dans ses différentes
manifestations. A ce niveau, L'Ane d'or se définit comme un roman par
excellence nord-africain, il y est question de l'histoire d'une situation
socio-économique en pleine agitation. Une précision historique: le roman
est écrit avant la contestation de l'ordre romain, avec l'avènement de
Marc Aurèle. Sous ce règne allait commencer l'insurrection des
Maurétaniens.
Enfin, la charge idéologique dévoile la part occupée par l'auteur dans un
texte, mais implique une structure kaléidoscopique de l'Autre. Afin de
rechercher les corrélations entre le moi de l'écrivain et le roman, l'on
suppose que cet ego, parallèlement à la fiction, se présente comme un réel
positif, c'est-à-dire une structure première où l'origine apparaît
implicitement dans les deux espaces, dotée d'une forme, bien sûr,
antérieure à la forme finale (littéraire).
VII - Quelques figures…
Prenons hâtivement quelques exemples afin d'illustrer cette insertion des
éléments-symboles (formes et contenus) dans le roman, cherchons également
leurs significations culturelles:
*L'âne / aghyul: Le protagoniste se métamorphose en âne au lieu d'un
volatile (oiseau). Cette mutation répond parfaitement à l'état psychique
de Lucius qui est doté d'un esprit volage et hédoniste. Seulement,
pourquoi le choix de l'animal «âne» pour narrer une histoire partagée
entre l'imaginaire et le réel? La source reste la culture amazighe où cet
animal symbolise à la fois la stupidité, mais aussi la malice (cf. à «azedjif
n weghyur»), à l'encontre de l'oiseau qui symbolise la légèreté et la
frivolité (cf. à «azedjif n wejdid ou n tejditt »). De là, cette
métamorphose de Lucius présuppose la tendance à la maturité…
Sur l'intelligence de l'âne, nous lirons un passage «culturellement
amazigh»: «L'autre âne, devinant mon intention et me devançant, se mit
tout à coup à feindre une extrême fatigue, se laissa tomber avec toute sa
charge et resta étendu, comme mort; ni les coups de bâton, ni les coups
d'aiguillon, ni les tractions exercées en tous sens sur sa queue, ses
oreilles, ses pattes pour le soulever ne parvinrent à en tirer un effort
pour se mettre debout, jusqu'au moment où, lassés d'espérer en vain, les
brigands, après avoir tenu conseil, décidèrent de ne pas retarder leur
fuite (…) tirèrent l'épée et lui tranchèrent les jarrets, enfin, ils le
tirèrent un peu à l'écart du sentier et le précipitèrent, respirant
encore, du haut d'une pente (…) Alors, moi,, réfléchissant au triste sort
de mon malheureux camarade, je décidai de renoncer aux ruses et aux
fourberies et de servir mes maîtres en âne sans reproche» (p.94)
Rappelons une série de proverbes/expressions amazighs qui se rapprochent
de cette scène d'âne rétif :
«Sekk aghyur, sekk imejjan-nnes.
-Yecca anect min yecca weghyur di tsawent.
-Ma ad ac arigh s udvar n weghyur?!
-Yena-s weghyur: wenni day-i a yartan, ad yecc adan-inu.
-Ij ighars i weghyur, ij yazu-t.
-Yemmut weghyur deg uqemmum n yifri.
-Yeshundart weghyur, yiwedv rhimran i yighyar.
-Ar ad yesghuyy weghyur di rebhar.
-Itacem aghyur, itsedha tbarda.
-Tittawin n wgheyur deg arden.
-Sennej i wur, sadu wur, am tbarda x weghyur.»
Ces citations montrent d'une part l'importance de cet animal au sein de la
société amazighe, et d'autre part ses diverses significations allégoriques
(quel'écrivain exploite dans la fiction). Bien que l'animal se présente
sans parole, il narrera maints événements, décrira des scènes, expliquera
des intrigues, élaborera des satires violentes, réfléchira profondément…
De même, quoique l'âne représente l'instinct sexuel, il «réfractera» mieux
l'image de l'homme qu'il a été auparavant. Cette métamorphose l'emmènerait
à délaisser l'univers hédoniste, c'est-à-dire ce comportement quotidien
guidé par la passion, à embrasser le raisonnement: ainsi les descriptions
et les explications abondent dans le texte. Au fil de son raisonnement,
notons que le lecteur découvre une étude sociale et culturelle de
l'époque (II siècle).
*Le hibou / muka: Le hibou, animal nocturne et désignant une personne
solitaire, est considéré chez les Imazighen comme un présage du malheur,
surtout de la mort. Il désigne également la laideur et la vieillesse. Nous
lisons dans le roman d'Apulée: «Quel bel, quel aimable amoureux pour le
plaisir d'une femme, qu'un hibou! D'ailleurs, ne voyons-nous pas que l'on
a grand soin de capturer ces oiseaux de nuit, lorsqu'ils ont pénétré dans
une maison, et qu'on les cloue sur la porte, afin d'expier, par leur
propre supplice, la catastrophe dont ils menacent les habitants par leur
vol de mauvaise augure?» (p.86)
Citons deux expressions populaires en tamazight sur l'oiseau :
«Yegga muka.» (pour dire de quelqu'un qu'il est solitaire.)
- Mara gherben-c ijdvddv arr rhvarr x muka.»
Ici, nous remarquons que cet animal est depuis longtemps persécuté par les
nord-africains.
*Le puits / anu: Source de la vie, le puits désigne l'essence. Un puits
plein d'eau représente le bonheur pour les paysans car il assure la
survie. Synonyme également de l'absent, le puits est un lieu mystérieux où
habitent les démons. De même, nous avons l'expression «Wdva deg wanu» pour
dire «Se suicider» (cf. Les chansons populaires). Dans L'Ane d'or, nous
lisons: «تelle
tourna sa colère contre son propre sang: s'entourant d'une corde, elle
attacha contre elle, avec ce même lien, le petit enfant qu'elle avait eu
de son mari, quelque temps auparavant, et se jeta dans un puits très
profond» (p.192) Cette forme de suicide, faisant partie du rituel amazigh,
est souvent choisie par une femme trompée par son mari.
oilà l'occurrence du terme «anu» dans une expression figée :
«-Yeggûrar yejja azru yewdva deg wanu.»
Ici, il est synonyme de l'infini, de l'origine.
*Le rêve / turjit: A chaque peuple correspond une philosophie «onirique»,
un mode de rêver (en tant que production), tout comme une manière de lire
(en tant que réception).
Nous lisons: «ne te laisse pas terrifier par les vaines images des songes.
Car, non seulement l'on considère comme mensongères les images qui
viennent pendant un sommeil de jour, mais encore les rêves nocturnes
annoncent bien souvent le contraire de ce qu'ils représentent; Ainsi,
pleurer, être battue, parfois même être égorgée présagent gains et heureux
profits; au contraire, rire, s'emplir le ventre de bonbons et de douceurs
ou s'unir à quelqu'un pour goûter le plaisir de la chair signifieront que
la tristesse, la maladie, et autres maux vont vous tourmenter.»» (p.110)
Là, nous avons également une explication amazighe des rêves: le négatif
dans le rêve renvoie au positif dans le réel.
Précisément, sur cette opposition réel / rêve, l'on dit:
-«Meolik aqzin war itarja itett trid, itiri yemmut.»
Ceci est propre aux rêveurs qui croient aux récits * *La référence
identitaire: Dans le roman, le lecteur découvre un personnage nommé «Barbarus»
dont les infidélités de sa femme sont narrées (p.211), identiques à celles
que l'on raconte dans les contes amazighes. De même, le terme «barbare»
est cité dans les paroles d'un berger près de sa femme blessée lors d'une
fuite, attaqués par une tribu: «Pourquoi attaquez-vous si cruellement de
malheureux voyageurs dans la peine? Pourquoi les lapidez-vous? Quel butin
visez-vous? Quel tort prétendez-vous venger? Vous n'habitez pourtant pas
des cavernes de bêtes féroces ou des rochers, comme des barbares, pour
prendre plaisir à répandre le sang humain?» (p.189) La notion de «barbare»
(désignant également le «maure») s'y trouve débattu, voire indirectement
mise en question.
Citons un autre passage important à analyser: «Alors, mettant sa main
droite sur moi, le vieillard, avec bonté, me conduit aussitôt devant la
porte de l'imposant sanctuaire; et, après avoir célébré selon le rite
solennel la cérémonie de l'ouverture et accompli le sacrifice du matin, il
tire d'un lieu secret, au fond du saint des saints, certains livres écrits
en caractères mystérieux, les uns portant des figures d'animaux de toutes
sortes qui symbolisaient en abrégé les formules rituelles, les autres
renfermant un texte noté avec des signes compliqués, arrondis en forme de
roues avec des traits en spirale comme des vrilles de vigne qui en
défendaient la lecture contre la curiosité des profanes. Après les avoir
consultés, il m'indique ce que je devrai obligatoirement préparer pour
servir à l'initiation.» (p.276) De quelle écriture s'agit-il au fait? Ces
roues, ne seraient-ils pas les «b», «c», «o», «h», «r», «s» et «*» en
tifinagh? Et ces spirales, ne seraient-ils pas les «d», «g», «f»,«k», «p»,
«h», «i», «q», «l», «w», «x», «y» et «z»? Ce qui renforce notre
hypothèse, c'est la description géométrique de l'écriture tifinagh; ces
deux formes structurent totalement l'«imaginaire écrit» des Imazighen!
A la fin du roman, le protagoniste «cesse d'être Corinthien pour devenir
citoyen de Madaure (Madaurensis). En s'identifiant ainsi avec son
personnage, Apulée suggère qu'il n'était pas indifférent aux péripéties
antérieurement rapportées, que la destinée de Lucius lui tenait à cœur, et
qu'il entendait en tirer des enseignements profitables: il joue en somme
les propagandistes de la religion isiaque et, par là, combat peut-être le
christianisme qui, à l'époque, se répandait rapidement en Afrique. Le
bruit courait dans ce pays que les chrétiens adoraient un dieu à tête
d'âne. Le salut de Lucius pouvait par conséquent être interprété comme
celui d'une âme momentanément abusée par la «superstition» chrétienne.»
(Encyclopédie berbère, p. 824) Là, nous dirons qu'il y a non seulement la
récupération de son être profond, mais aussi l'investissement implicite de
l'amazighité.
En conclusion…
Il s'avère, pour montrer l'amazighité du texte romanesque, indispensable
d'analyser l'entourage socio-politique qui a été derrière l'engendrement
de cette littérature. L'Ane d'or n'est pas un texte picaresque, mais
plutôt roman initiatique. Son odyssée, en plus de sa signification
spatiale, est totalement étatique (de métamorphoses culturelles,
identitaires et ontologiques).
H. Banhakeia |
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Source du document: http://membres.lycos.fr/tawiza/index.htm |
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Extraits de L'Âne d'or ou les Métamorphoses
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