Le langage des oiseaux:
Rien hors Dieu n'existe. Toute chose
renvoie à une seule et même essence. L'individu a l'audace d'être Dieu car
« l'amant véritable doit être pareil au feu ». Tel est le thème du
Langage... Les oiseaux,
connus et inconnus, conduits par l'exigeante huppe - messagère d'amour
auprès de la reine de Saba, dans la tradition coranique - vont à la
recherche de leur roi, le Simorg - symbole de Dieu chez les Iraniens, de
Ferdowsî à Sohrawardî.Tous, hormis trente, périssent dans de terribles
épreuves, après avoir parcouru les vallées essentielles du désir, de la
connaissance, de l'amour, de l'unité, de l'extase... Les survivants se
reconnaissent alors comme le sujet de leur quête: ils sont annihilés dans
la divinité. « L'ombre se perdit dans le soleil et voilà tout. »
Le récit se déploie dans sa parfaite
clarté, entrecoupé de contes et anecdotes, témoins de l'ampleur de
l'expérience religieuse et profane de son plus que centenaire auteur,
mort vers 1230 à Nishapûr. «La lumière de Hallâj se manifesta un siècle et
demi après son supplice dans 'Attar », disait Djamî ; et Rûmî : « Il fut
l'âme du soufisme, je ne fais que suivre sa trace. »
Aux 19e et 20e siècles, certains textes
de'Attar - à qui l'on attribue 114 ouvrages - ont été traduits en
français: Le mémorial des saints, Le livre divin, Le livre
des conseils, le livre des
épreuves.
Bon mot d'un sage sur un
palais
Un roi fit élever un château orné de
dorures pour la construction duquel il dépensa cent mille dinars. Lorsque
ce château fut semblable au paradis, on l'embellit encore par des tapis.
De tous les pays il vint des gens présenter au roi leur hommage, et ils
lui offrirent des présents sur des plateaux. Le roi appela alors, avec ces
hôtes, les notables de son royaume; il les fit venir auprès de lui, les
fit asseoir sur des sièges, et leur dit : « Comment trouvez-vous ce palais
? Y reste-t-il quelque chose à désirer pour la beauté et la perfection ? »
Tous dirent alors : « Personne ne vit jamais ni ne verra jamais sur la
face de la terre un palais pareil. » Toutefois un homme voué à la dévotion
se leva et dit : « Sire, il y a une fente, et c'est un grand défaut. Si ce
palais n'avait pas ce défaut, le paradis luimême devrait lui apporter un
présent du monde invisible (pour reconnaître sa supériorité). » « Je ne
vois pas la fente dont tu parles, répliqua le roi; tu es un ignorant et tu
veux exciter du trouble. » Le soufi dit : « Ô toi qui es fier de ta
royauté ! sache que la fente dont il s'agit est celle par laquelle doit
passer l'ange de la mort. Plût à Dieu que tu pusses boucher ce trou ! car
autrement qu'est ce palais, que sont cette couronne et ce trône ? Quoique
ce palais soit agréable comme le paradis, la mort le rendra désagréable à
tes yeux. Rien n'est stable, et c'est ce qui enlaidit l'endroit où nous
vivons. Aucun art ne peut rendre stable ce qui ne l'est pas. Ah ! ne te
complais pas tant dans ton palais et dans ton château; ne fais pas tant
caracoler le coursier de ton orgueil. Si, à cause de ta position et de ta
dignité, personne ne te fait connaître tes fautes, malheur à toi ! »
L'amant et la maîtresse
Un homme
brave et impétueux comme un lion fut pendant cinq ans amoureux d'une
femme. Cependant on distinguait une petite taie à l'oeil de cette belle;
mais cet homme ne s'en apercevait pas, quoiqu'il contemplât fréquemment sa
maîtresse. Comment en effet cet homme, plongé dans un amour si violent,
aurait-il pu s'apercevoir de ce défaut ? Toutefois son amour finit par
diminuer; une médecine guérit cette maladie. Lorsque l'amour pour cette
femme eut été altéré dans le coeur de celui qui l'aimait, il reprit
facilement son pouvoir sur lui-même. Il vit alors la difformité de l'œil
de son amie, et lui demanda comment s'était produite cette tache blanche.
« Dès l'instant, répondit-elle, que ton amour a été moindre, mon oeil a
laissé voir son défaut. Lorsque ton amour a été défectueux, mon oeil l'est
aussi devenu pour toi. Tu as rempli ton coeur de trouble par l'aversion
que tu éprouves actuellement; mais regarde, ô aveugle de coeur ! tes
propres défauts. Jusques à quand rechercheras-tu les défauts d'autrui ?
Tâche plutôt de t'occuper de ceux que tu caches soigneusement. Lorsque tes
fautes seront lourdes pour toi, tu ne feras pas attention à celles
d'autrui. »
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