Coeur vivant de l'Islam, au sein duquel le lien entre maître et disciple réactualise, par le contrat de deux volontés, le pacte remontant au Prophète par la silsila, chaîne initiatique, elle-même symbole de la dépendance de l'âme vassale envers son Seigneur ; intériorisation vécue d'un donné révélé, conjointe­ment à l'observance fidèle des pratiques rituelles : certes le tasawwuf, c'est cela.

Veut-on tenter d'en cerner les contours ? Les traités, tant arabes que persans, vont en donner d'innombrables définitions. Le plus ancien, celui d'al-Hujwîrî, en rappelle quelques-unes

Le Messager de Dieu a dit : « Celui qui entend la voix des soufis - ahl at-tasawwuf - et ne dit pas «amen » à leur prière est devant Dieu au nombre des insouciants. » La véritable signification de ce nom, ajoute Hujwîrî, a fait l'objet de bien des discussions et de nombreux livres ont été rédigés à ce sujet. Certains affirment que le soufi est ainsi appelé parce qu'il porte un vêtement de laine - jâma'i sûf -; d'autres, parce qu'il est au premier rang - saff i awwal -; d'autres encore, que ce nom provient de ce que les soufis prétendent appar­ tenir aux ashâb-i suffa, puisse Dieu être satisfait d'eux ! Enfin, certains déclarent que son étymologie est safâ (la pureté). Ces explications du sens véritable du soufisme sont loin d'être satisfaisantes, bien que chacune d'elles s'appuie sur des raisonnements subtils...

Le traité conclut:

Soufi est un nom que l'on donne, et qui a été donné, jadis, aux saints et aux adeptes spirituels. L'un des maîtres a dit « Celui qui est purifié par l'amour est pur, et celui qui est absorbé dans le Bien-Aimé et a renoncé à tout le reste est un soufi. »

Ce nom n'a pas de racine répondant aux exigences de l'étymologie, car le soufisme est trop sublime pour être dérivé; or, la dérivation d'une chose par rapport à une autre nécessite une homogénéité. Tout ce qui existe est l'opposé de la pureté - safâ - et les choses ne proviennent pas de leurs contraires. Pour les soufis, la signification du soufisme est plus claire que le soleil et n'appelle aucune explication ou indication. Donc, le monde entier en est l'interprète, qu'il reconnaisse ou non la dignité de ce nom... La pureté (safâ) est un état de sainteté, et le tasawwuf consiste à tenter sans se plaindre de se conformer à la pureté (hikâyat li'l-safâ bilâ shikâyat) .

Les définitions proposées par les grands maîtres du soufisme ne constitueront donc que des approches, puisqu'il y a autant de « voies » que de pèlerins, et l'âme ne perçoit que ce qu'elle est capable de saisir. A la suite de Ghazâlî, Djalâl ud-Dîn Rûmî illustre cette vérité fondamentale par une parabole.

 

Parabole de l'éléphant

Différend au sujet de sa description et de sa forme.
Des Indous avaient amené un éléphant; ils l'exhibèrent dans une maison obscure.
Plusieurs personnes entrèrent, une par une, dans le noir, afin de le voir.
Ne pouvant le voir des yeux, ils le tâtèrent de la main.
L'un posa la main sur sa trompe; il dit : « Cette créature est telle un tuyau d'eau. »
L'autre lui toucha l'oreille : elle lui apparut semblable à un éventail.
Lui ayant saisi la jambe, un autre déclara : « L'éléphant a forme de pilier. »
Après lui avoir posé la main sur le dos, un autre dit : « En vérité, cet éléphant est comme un trône. »
De même, chaque fois que quelqu'un entendait une description de l'éléphant, il la comprenait d'après la partie qu'il avait touchée.
Leurs affirmations variaient selon ce qu'ils avaient perçu l'un l'appelait dal, l'autre alîf.
Si chacun d'eux avait été muni d'une chandelle, leurs paroles n'auraient pas différé.
L'oeil de la perception est aussi limité que la paume de la main qui ne pouvait cerner la totalité (de l'éléphant).
L'oeil de la mer est une chose, l'écume en est une autre; délaisse l'écume et regarde avec l'œil de la mer.
Jour et nuit, provenant de la mer, se meuvent les flocons d'écume; tu vois l'écume, non la mer. Que c'est étrange! Nous nous heurtons les uns contre les autres comme des barques; nos yeux sont aveuglés; l'eau est pourtant claire. O toi qui t'es endormi dans le bâteau du corps, tu as vu l'eau; contemple l'Eau de l'eau.
L'eau a une Eau qui la pousse, l'esprit un Esprit qui l'appelle.                                                                                                                                                                                                          Djalâl ud-Dîn Rûmî
 
Du soufisme, définitions:
« O Dieu! O Moi! O Toi! ma perle resplendissante !
Que nous sommes différents l'un de l'autre !
Je suis ton sort, je ne dors plus !
Tu es le mien, tu ne t'éveilles jamais."

Dhû'l-Nûn l'égyptien a dit : « Le soufi est celui dont le langage, quand il parle, reflète la réalité de son état, c'est-à­dire qu'il ne dit rien qu'il n'est pas, et quand il est silencieux sa conduite explique son état, et son état proclame qu'il a brisé tous les liens de ce monde. »

Abû'l-Hasan Nûrî a dit : « Le soufisme est le renoncement à tous les plaisirs égoïstes. » Ce renoncement est de deux sortes : formel et essentiel. Si l'on renonce à un plaisir et qu'on trouve un plaisir dans ce renoncement, c'est là un renoncement formel; mais si le plaisir renonce à lui, alors le plaisir est annihilé, et c'est là un cas de contemplation véritable - mushâhada - c. C'est pourquoi le renoncement au plaisir est l'acte de l'homme, mais l'annihilation du plaisir est l'acte de Dieu.

Abû'l-Hasan Nûrî a dit aussi : « Le soufi est celui qui n'a rien en sa possession et qui n'est lui-même possédé par rien. » Ceci désigne l'essence de l'annihilation - fanâ' 7 - puisque celui dont les qualités sont annihilées ne possède pas ni n'est possédé, étant donné que le terme « possession » ne peut s'appliquer à bon droit qu'aux choses existantes.

Ibn al-Jallâ a dit : « Le soufisme est une essence sans forme », parce que la forme appartient à l'humanité concer­nant leur conduite - mu'âmalâ -, tandis que l'essence est propre à Dieu. Puisque le soufisme consiste à s'écarter de ce qui est humain, il est nécessairement dépourvu de forme.

Shiblî a dit : « Le soufi est celui qui ne voit dans les deux mondes rien d'autre que Dieu. »

Et 'Alî ibn Bundâr al-Sayrafî de Nîshâpûr a dit : « Le soufisme consiste en ce que le soufi ne considère pas son propre extérieur et intérieur, mais regarde tout comme appartenant à Dieu. »

J'ai rapporté, ajoute Hujwîrî, un certain nombre des paroles des sheikhs sur le soufisme, afin que cette Voie puisse vous apparaître clairement - Dieu vous accorde la félicité! - et que vous puissiez dire aux sceptiques : « Comment pouvez­vous nier la vérité du soufisme ? » S'ils se contentent de récuser le nom, ils ne font rien de grave, car les idées sont sans rapport avec les choses qui portent des noms; et s'ils nient les idées essentielles, ils récusent toute la loi sacrée du Prophète et ses qualités. Et je vous adjure dans ce livre - Dieu vous accorde la félicité avec laquelle Il a béni Ses saints! - de tenir ces idées en due considération et de satisfaire à leurs justes reven­dications, de sorte que vous puissiez vous abstenir de toute prétention vaine et avoir une foi parfaite dans les soufis eux­mêmes.                                                                                                                                                                                                                                                           Hujwîrî     
 

In. Anthologie du soufisme. Eva de Vitray-Meyerovitch. Ed Islam/Sindbad, Paris 1978

 

 
Le Grand Mystique
Perse et Poète Djelâl ud-dîn Rûmi
Mevlana est un des grands maîtres spirituels et génies poétiques de l'humanité, il est le fondateur de l'ordre des Derviches tourneurs, une principale confrérie mystique en Islam.Il a été initié dans la voie mystique par un derviche errant, appelé Shamsuddin de Tabriz. Son amour et sa perte pour la mort des feintes ont trouvé leur expression dans une montée subite de la musique, de la danse et des poésies lyriques. Rumi est l'auteur d'une oeuvre poétique considérable, le Mathnawi est son principal livre, un discours poétique destiné à ses disciples pour leur enseigner la voie vers l'union avec dieu et  vers son amour absolu.

 

 

Biographie:
Depuis le XIIIe siècle jusqu'à nos jours, le grand poète mystique  Djelâl-ud-dîn Rûmî a eu une influence ininterrompue et profonde sur les littératures persanes, hindoustani et turque.
Rûmî, Djalâl ad-Dîn est le plus grand poète mystique de langue persane et l'un des plus hauts génies de la littérature spirituelle universelle, né à Balkh, dans le Khorassan, en 1207, mort à Konya, en Anatolie, en 1273. Il fonda dans cette dernière ville, où il repose et où son mausolée est vénéré par tout l'Orient, la tarîqa des mawlavîs (en Turc, mevlevis) connus en Occident sous le nom de derviches tourneurs, en raison de leur célèbre samâ, concert spirituel accompagné d'une danse symbolisant la rotation des planètes autour du soleil. Ce grand mystique était aussi un grand voyant : ne parlait-il pas de la fission de l'atome au temps de saint Louis? Son couvre immense constitue une somme doctrinale de la mystique musulmane, et elle n'a cessé d'être lue et méditée : il y a toujours eu des chaires de Mathnavî traitant de l'enseignement initiatique apporté par la principale oeuvre didactique du maître. On a dit de lui qu'il était « comparable » à un prophète; c'est un poète d'un lyrisme inégalé. Son ordre eut pendant toute la durée de l'empire ottoman des branches groupant des dizaines de milliers de disciples; elles ont apporté une contribution considérable à la culture et à la musique turques, et leur rayonnement s'est répandu jusqu'aux confins des terres d'Islam, notamment en Inde et en Afghanistan. Outre le Mathnavî de 25 000 vers (édité et traduit en anglais par R. A. Nicholson; une traduction française doit paraître aux éditions Sindbad), ses principales oeuvres sont des quatrains, son très important ouvrage doctrinal en prose : Fîhî-mâ fîhi (traduit sous le titre Le Livre du Dedans, éd. Sindbad, Paris, 1975) et un Dîwân dédié à son maître Shams de Tabrîz (même traductrice, en collaboration avec M. Mokri, sous le titre Odes mystiques, choix édité par Klincsieck, Paris, 1973, et traduit en anglais par A.J. Arberry).
Eva de Vitray-Meyerovitchn.  In.Antholgie du soufisme. Ed. Islam/Sindbad, Paris 1978

L'ordre des Derviches tourneurs, fondé par ses successeurs en souvenir de lui, a continué à maintenir sa réputation. Il a fait de lui un homme extraordinaire auréolé de mystère et de sainteté.

Le titre de Mevlânâ, "notre maître", montre l'importance que lui reconnaît le monde musulman.

Djelâl-Eddîn naquit aux premières années du XIIIe siècle (604 de l'Hégire, 1207 de J.C).

Il était de race royale par sa mère et sa grand-mère, et appartenait à une famille de savants par son père BAHA-EDDIN-VELED, qui émerveillait le Kharzem par son enseignement, sous ce titre SOULTAN-UL ULEMA (Sultan des savants), mais plus haut encore, par un privilège du ciel, il appartenait à l'espèce de ceux en qui le divin respire.

Il était tout jeune encore quand, sur l'ordre du Sultan Koutb Eddin Kharezm-Schah, qui craignait son influence, son père fut obligé de quitter Balk.

Le père et le fils allèrent à Nichapour, où se trouvait le célèbre mystique Ferid-Eddin Attar, qui dédia son oeuvre Esrar-Nahmeh (le livre des mystères), au petit Djelal, grand poète du futur.

Puis ils se rendirent à Bagdad, à la Mecque, à Damas, à Malatya, à Erzincan, à Larendeh, où ils séjournèrent pendant sept ans, et c'est là que Djelal-Eddin épousa Gevher Khatoun, fille du savant LÂLÂ CHEREFFEDDIN, de Samarkand.

   
Quelques années après, ils s'installèrent à Koniah où ils furent très bien accueillis par le Sultan ALA-EDDIN KAYKOUBAB. Son père s'était acquis de nombreux disciples lorsqu'il mourut cinq ans après.
Le plus assidu des disciples de son père, SEÏD BURHAN-EDDIN MOUHAKKIK, de Termez, qui s'occupait de l'éducation de Djelal-Eddin, continua de lui donner une éducation pieuse, inspirée de la mystique orthodoxe de Gazali.
Sur ces entrefaites, un miracle réveilla à la lumière la pensée de Djelal-Eddin "à la manière d'une allumette qui allume une lampe".
ce miracle était CHEMS DE TEBRIZ (soleil de Tebbriz), un derviche errant, soupçonné d'être d'un famille Ismaïlienne., un homme d'une forte volonté, qui aimait à exercer son influence sur les autres. Il vivait dans un extase perpétuelle et, bien qu'illettré , s'assimilait facilement les théories les plus hardies de la philosophie mystique.
Il eut une entrevue avec Djelal-Eddin et, à partir de cette date, une métamorphose intégrale et extraordinaire se produisit dans le poète.
Les premiers préceptes mystiques de Djelal-Eddin furent complètement changés sous cette influence dominatrice.
CHEMS lui enseigna la danse spirituelle qui était prohibée par les Ulémas. Il fut l'inspirateur de sa poésie. Il éveilla en lui une extase profonde, démesurée, un amour ardent et irrésistible de la musique et de la littérature, enfin de toutes les manifestations de la"beauté souveraine".
Mais leur union ne fut pas très longue. Obsédé par la jalousie et la haine de ses adversaires, Chems, derviche errant, quitta Koniah pour un bref séjour à damas, mais touché par les les poèmes désolés et les supplications ferventes et continuelles de Mevlânâ, il s'en retourna aussitôt à Koniah.
Mevlânâ fut très heureux de retrouver son ami et le maria à sa fille adoptive Kîmîa, mais cet événement accrut l'antipathie et le ressentiment des ennemis de Chems et celui du second fils de l'auteur, Ala-E3ddin Tchelebi; cette fois-ci, Chems disparaissait à jamais. On ignore tout de son sort, avait-il fui, ou fut-il assassiné ?
 

 

L'oeuvre de Mevlânâ

 

 

 

 

 

 

Grâce à son Methvéni, Mevlânâ fut aussi connu dans le monde Occidental que dans le monde Oriental; mais le vrai chef-d'oeuvre qui nous révèle sa propre personne, c'est le DIVANI-KEBIR (Grande Oeuvre), ou DIVANI CHEMSI TEBRIZI.
Dans son Methnévi, les idées ne sont pas aussi libres et aussi profondes, sans limites ni bornes, que celles du GRAND-DIVAN. Il est certain que cette oeuvre d'une philosophie aussi ardue que celles d'Attar a été rédigée dans une intention populaire.
Son objet, dans le Methnévi, n'est que d'éclairer ses disciples, de les guider sur el droit chemin que le soufisme désigne, tandis que le Grand Divan, qui contient ses odes et ses quatrains, lui permet de traduire les aspirations les plus profondes de son âme.
Jetons un coup d'oeil  rapide sur ses quatrains:
Une partie traduit les conceptions les plus profondes de la mystique dont plusieurs nous ramènent à des doctrines philosophiques comme anthropocentrisme, l'agnosticisme, l'ésotérisme, le fatalisme. Ses théories réunissent toutes ces idées, en dépit de leurs contradictions dans le cadre d'un panthéisme ou plutôt d'un panthéisme particulier.
La plupart des autres quatrains sont érotiques; une partie en est consacrée à l'amour pur du Vrai (c'est à dire le Divin) et les autres à l'amour allégorique - ACHO-I-MADJAZI - ou platonique qui consiste à transfigurer un amour humain par la clarté de la souveraine beauté. Dans ceux-ci aussi se manifeste l'Amour de Dieu. L'amour est le but de la vie spirituelle et de la dévotion: l'attachement du coeur à un être humain (sans penser aux désirs charnels) conduira l'homme vers Lui...C'est la note propre à ce genre de quatrain, en outre, nous savons bien que le "rouba'i" est un poème qui convient on ne peut mieux pour exprimer les idées philosophiques ou les vérités mystiques et spirituelles.
Ce qui inspire ces quatrains, c'est l'amour, et un amour qui, pour un lecteur superficiel et inattentif, ne parait se distinguer en rien de l'amour profane, et parfois même de l'amour le plus sensuel.
L'aimé, comme presque toujours dans la poésie érotique orientale, est un être dont le  sexe reste imprécis. le poète célèbre sa face ronde comme la lune, et resplendissante comme le soleil, son oeillade assassine , sa bouche de rubis.
Cet Aimé mystérieux est l'être qu'il faut aller chercher au delà des apparences, en dehors des objets sensibles. "Il n'est ni en haut, ni en bas, ni en nous, ni hors de nous". Il est par delà le Bien et le mal. Quoi qu'on le nomme, il est autre chose. En un mot, il est Tout.
"L'Union, voilà le jardin du Paradis. la séparation, voilà les tourments de l'Enfer"
LE SAMA
Après la mort de SHAMS, Mevlânâ institua le SAMA. Il invita des musiciens et enroula son turban à la façon "chékerâwiz", et il donna aussi l'ordre de jouer du violon "à six coins", autrement dit hexagonal (car de tous temps le rebab était carré) et il dit : "les six  angles du rebab expliquent le mystère des six angles du monde ( c'est à dire les six points cardinaux: les quatre plus connus plus le zénith et le nadir) , et l'élif  que forme la corde du violon explique la familiarité  des esprits, par l'élif du mot Allah"
Ensuite il institua le concert, c'est à dire le SAMA.
AFLAKI dit que Mevlânâ ne cessa de danser durant trois jours et trois nuits, au point que le fatigue gagna progressivement les musiciens. Il fit venir son fils pour les combler de présents et de biens, mais à la fin, tous dormaient profondément. Néanmoins, Mevlânâ continua seul de danser.
La Musique et la Danse constituent la spécificité de l'ordre DERVICHE  jusqu'à nos jours.
LA "NUIT DES NOCES"
Début Novembre 1273 (JC),  Mevlânâ tomba gravement malade. sa maladie dura quarante jours. le Sultan Seljoukide, les Vizirs et les Emirs vinrent lui rendre visite, les médecins réputés du palais veillèrent à son chevet.
Durant sa dernière nuit, il adressa à son fils Sultan Walad, qui n'avait jamais quitté son chevet, sa dernière prière qui est aussi son dernier poème:
"Va, et pose ta tête sur l'oreiller, laisse-moi seul.
Quitte ce pauvre qui est condamné et qui passe ses nuits à errer.
Les nuits, jusqu'au matin, nous les passons à lutter, à nous débattre dans les vagues de l'Amour.
Si tu le veux, viens et pardonne nous
Si tu le veux, va t'en et tourmente-nous"
Le lendemain était un dimanche, le 17 Décembre 1273. C'était une journée d'hiver froide et ensoleillée. il mourut dans une grande sérénité, entouré de sa famille et de ses disciples les plus proches.
"J'ai vu Dieu avec l'oeil de mon coeur. je lui ai demandé: Qui es-tu ? Il m'a répondu: Toi"
 

 

   Poésie de L'Amour

Dinet

 

Louable est mon ivresse, licite est le nectar

Dont la vigne et son fruit n'ont pas eu de part.

A la coupe divine où je portai mes lèvres,

L'unique goutte bue, en mon âme soulève

Une extase dont le feu ne s'éteindra jamais...

L'amour! lorsqu'il atteint le coeur d'un amoureux

Fait que la nuit obscure pour lui devient clarté...

Abd al-kadir Guilânî

 

 

 

 

 

 

 

Dans le coeur des amants qui boivent la lie, brûlent les désirs ardents.
Dans le for intérieur des sages au coeur sombre, il y a des réfutations.

La raison dit: "Ne pose pas ici le pied, car dans l'anéantissement, il n'y a que des épines."
L'amour répond à la raison: "C'est en toi-même que se trouvent les épines."

Oh! reste silencieux, arrache l'épine de l'existence de ton coeur,
Afin de découvrir dans ta propre âme des roseraies,

Ô Sham Tabrîzî! Tu es le soleil caché dans le nuages des lettres.
Quand ton soleil s'est levé, se sont effacées les paroles.

Je suis devenu comme une prière par tant de prières que j'ai faites;
Quiconque voit mon visage me demande de prier pour lui.

Mais à tes yeux, j'ai la couleur des impies,
Car tes yeux qui tuent sans merci quand ils me voient cherchent la guerre.

Si la séparation d'avec toi me tue, je lui pardonne:
Quel prix du sang peut réclamer à celui qui le tue

Le captif mis à mort dans la guerre sainte?
Je t'ai salué, je t'ai prêté un serment d'allégeance, Tu m'as dit: "Comment es-tu?"

Je suis dans l'état du pauvre cuivre qui appelle la pierre philosophale.
Le portrait est tel que l'a fait le peintre;

Le corps blessé est tel qu'il réclame le remède.
Que tes paroles ne soient pas comme l'ombre devant le soleil!

Les poussière s'enfuient de l'ombre et cherchent un rayon de lumière.
Oh! la générosité et la bienfaisance de Shams de Tabrîz!

Le soleil de la voûte azurée lu réclame un don.
Celui à qui s'est dévoilé le mystère de l'amour,

Celui-là n'est plus, car il s'est effacé dans l'amour.
Place devant le soleil la chandelle ardente

Et vois comme son éclat disparaît devant ces lumières:
La chandelle n'existe plus, la chandelle s'est transmuée en lumière.

Il n'y a plus de signes d'elle, elle-même est devenue signe.
Il ne va de même pour du feu corporel dans la lumière de l'esprit:

Il ne reste pas feu, il devient cette flamme.
Le ruisseau court à la recherche de l'océan;

Il se perd quand il s'est noyé dans l'océan.
Tant que la recherche existe, le cherché n'est pas connu;

Quand l'objet de la recherche est atteint, cette recherche devient vaine.
Donc, tant que la recherche existe, cette quête est imparfaite.

Quant la recherche n'est plus, elle acquiert alors la suprématie.
Tout être sans amour qui cherche un turban

Est dépourvu de tête ne sont alors pour lui qu'une épine.
Comme moi, il est devenu, dans la passion qu'inspire Shams-od-Dîn,
Celui qui dans son coeur recèle tous ces secrets.

Le Chant du soleil de Rûmî, de Eva de Vitray-Meyerovitch,
 Marie-Pierre Chevrier,(novembre 1997)

 

La raison est la chaîne
Des marcheurs, ô mon fils
Libère toi d'elle, la voie
Est visible, ô mon fils!

La raison est la chaîne
La coeur est le trompeur
Et la vie est le voile
Le chemin est caché
De ces trois, ô mon fils!

Divan p. 151  RUMI, La Connaisance et le Secret,
      de Ramdom Michel, (1996) Dervy
 

 

 

 

 

 

DORS

Toi qui ne connais pas l'amour,
Tu peux te le permettre: dors.
Va, son amour et son chagrin
Sont notre bien à tous, toi dors.

Chagrin de l'amant: un soleil,
Nous particules, particules.
Toi qui n'as pas vu dans ton coeur
S'élever ce désir, toi dors.

En cherchant à m'unir à lui,
Je m'écoule comme de l'eau.
Toi qui n'as pas cette tristesse
Du "Mais où donc est-il?" toi dors.

Il passe, le chemin d'amour,
Hors des soixante-douze voies.
Puisque ton, amour et ta foi
Ne sont que ruse et feinte, dors.

Son vin du matin, notre aurore,
Son charme seul, notre dîner.
Toi qui veux manger des délices
Et te soucier du dîner, dors.

Dans notre recherche alchimique,
Comme le cuivre, nous flambons.
Toi, le lit est ton compagnon
Et ta seule alchimie, toi dors.

Comme enivré, à droite, à gauche,
Tu tombes, puis tu te relèves.
Maintenant la nuit est passée,
C'est le moment de prier, dors.

Le destin a clos mon sommeil,
Alors va-t'en, toi le jeune homme,
Car si le sommeil est passé,
on peut le rattraper, toi dors.

Tombés dans la main de l'amour,
Mais que va-t-il faire de nous?
Toi, tenu dans ta propre main,
Mets-toi sur ta main droite et dors.

Moi je suis un mangeur de sang,
Toi, mon cher, mangeur de délices.
Puisqu'à la suite des délices
Le sommeil est naturel, dors.

Moi j'ai coupé toute espérance
De mon crâne et de ma pensée.
Toi qui conserves comme espoir
Pensée humide et fraîche, dors.

J'ai déchiré l'habit du mot,
J'ai abandonné la parole,
Mais toi qui n'as pas le corps nu,
Tu as besoin d'un habit, dors.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"La philosophie est amour de la sagesse mais la vraie sagesse est Dieu. L'amour de Dieu est donc la vraie philosophie."

Mansour Ibn Sarjoun.
(dont le nom chrétien est Saint Jean de Damas)

 

 

 

 

 

ME VOICI

J'étais mort, vivant me voici,
Jétais larme, ris me voici,
Arriva le bonheur d'amour,
Bonheur éternel me voici.

J'ai la vision rassasiée
J'ai le souffle templi d'auace,
la bile intrépide du lion,
Vénus ardente me voici.

Il dit: "Mais on, tu n'es pas fou,
Pas digne de cette maison."
Je suis parti me rendre fou,
tel les attachés me voici.

Il dit: "Mais non, tu n'es pas ivre,
Va, tu n'es pas de cette espèce."
Je suis parti, me voici ivre,
Et rempli de joie me voici.

Il dit: "Mias no, tu n'es pas mort,
Tu n'es pas souillé par la joie."
À sa face qui donne vie,
Mort et effondré me voici.

Il dit: "Oh oui, tu es rusé,
Ivre de doute et de pensée."
Alors ignorant, effrayé,
Détaché de tous me voici.

Il dit: "Tu es une bougie,
Celui vers qui l'assemblée prie."
Assemblée ne suis, ni bougie,
Fumée dispersée me voici.

Il dit: "Tu es le cheikh, la tête,
Devant tu mènes le chemin."
Cheikh me suis, ni menant chemin,
Ton suiveur-d'ordres me voici.

Il dit: "Tu as plumes et ailes,
je ne te donne aile ni plume."
Désirant ses plumes, ses ailes,
Sans aile et plumes, me voici.

La chance nouvelle m'a dit:
"N'avance plus et sois sans peine.
Par bonté, générosité,
Le venant-vers-toi me voici."

Le vicil amour m'a dit: "D'auprès
De nous ne te déplace pas."
J'ai dit: "Non, je ne bouge pas,
Immobile ici me voici."

Tu es la source du soleil
Et moi je suis l'ombre du saule.
Toi, tu m'as frappé à la tête,
Misérable en feu me voici.

Mon coeur trouva l'éclat du souffle,
Mon coeur s'ouvrit et se fendit,
Mon coeur tissa nouveau brocart,
Haine des haillons me voici.

Le visage du souffle, à l'aube,
Se vanta, sous le coup d'ivresse:
"J'étais domestique et ânier,
Roi et grand seigneur me voici."

Reconnaissante, elle est, ta feuille,
De sentir ton sucre sans fin,
Quand elle est venue prés de moi,
Moi, comme elle alors me voici.

Reconnaissante, terre triste,
Pour le ciel et la roue courbée,
À sa vue, à son tournoiement,
Capteur de clarté me voici.

Reconnaissante, roue du ciel,
Pour le roi, pour l'ange et la terre.
Par sa généreuse bonté,
Clair et généreux me voici.

Reconnaissant, l'homme du Vrai,
Car la tête de tous nous sommes.
Sur les sept étages du ciel,
Brillante étoile me voici.

J'étais Vénus, me voici Lune,
Et la roue deux cents fois pliée,
J'étais Joseph, dorénavant
Faiseur de Joseph me voici.

Comme les échecs sois mobile
Et silencieux, mais tous parole.
Visage-tour du roi du monde:
Heureux, victorieux me voici.

  Le livre de Chams de Tabriz de Rûmi,
  Broché - (1993) Gallimard.

 

 

 

 

 

 

 

 

Quatrains  (Rubâyi'yât)

Cette solitude vaut plus que mille années
Cette liberté vaut mieux que le royaume du monde.
Dans la retraite être un seul instant avec Dieu
Vaut plus que l'âme et le monde, que ceci et cela.

Le cœur de l'homme est une chandelle prête à se consumer
La déchirure due à la séparation d'avec le Bien-Aimé est prête à coudre.
O toi qui ignores la patience et la brûlure
L'amour est une chose qui doit venir, on ne peut l'apprendre.

L'amour est venu et il est comme le sang dans mes veines et ma peau
Il m'a anéanti et m'a rempli du Bien-Aimé.
Le Bien-Aimé a pénétré dans toutes les parcelles de mon corps.
De moi ne reste plus qu'un nom *, tout le reste est Lui.

*cf. John Blofeld. Pour l'homme libéré, dire "je" n'est qu'une convention de langage.

Crois-moi, l'amour est une action noble
S'il y a un défaut, c'est que la nature de l'esprit est mauvaise.
Tu donne le nom d'amour à ta sensualité ;
Il y a bien du chemin entre la sensualité et l'amour.

O toi qui m'as rendu éveillé même dans le sommeil,
Et grâce à qui tous les problèmes son devenus aisés dans mon cœur,
Je suis libéré des ténèbres de l'ignorance et de l'impiété
Maintenant que, je le sais, tu es connaisseur des mystères.
Il faut avoir un état particulier au tréfonds de l'âme
Ecouter des histoires ne suffit pas à résoudre ce problème
Un ruisseau d'eau, à l'intérieur de la maison,
Vaut mieux que le fleuve qui coule dehors. *

* Une compréhension vécue "avec ses tripes", même limitée, vaut mieux qu'une compréhension plus large mais intellectualisée ?

Combien de temps resteras-tu comme un ouvrier sans salaire ?
Combien de temps mangeras-tu des ronces, comme le chameau ?
Combien de temps courras-tu après le pain et le dinar ?
O incroyant, fils d'incroyant ! Cherche enfin la religion !

Tu ne peux te libérer du monde en prêtant l'oreille
Tu ne peux te libérer de toi-même par beaucoup de paroles
Tu ne peux te libérer de tous les deux,
Du monde et de toi-même, sauf par le silence.

Secours-moi, sois mon ami, ô Bien-Aimé, ne dors pas !
O rossignol enivré, ne t'endors pas dans la roseraie
Protège les amis exilés, ne dors pas !
Cette nuit est la nuit de la libéralité, sois attentif, ne dors pas.

Si tu désires l'éternité et la victoire, ne dors pas
Brûle-toi à la flamme de l'amour de l'Ami, ne dors pas
Tu as dormi cent nuits, et tu as vu la conséquence :
Pour l'amour de Dieu, cette nuit, jusqu'au jour, ne dors pas.

O mon cœur, pendant deux ou trois jours, jusqu'à l'aube, ne dors pas.
Séparé du soleil, comme la lune, ne dors pas.
Plonge comme le seau dans les ténèbres du puits
Il se peut que tu arrives à la margelle du puits ; ne dors pas.

Si tu obéis à tes passions et tes désirs
Sache-le, tu mourras misérable
Si tu renonce à tout cela, tu verras clairement
Pourquoi tu es venu, et où tu t'en vas.

Bien que vous soyez tous captifs dans le voile
Sortez de ce voile, vous êtes tous des princes
Cette Eau de la vie dit à tous les êtres :
" Mourez tous au bord de notre ruisseau"

Il est bon de franchir chaque jour une étape
Comme l'eau vive qui ne stagne pas.
Hier s'est enfui, l'histoire d'hier elle aussi est passée
Il convient aujourd'hui de conter une histoire nouvelle.

Spiritualités vivantes. Ed. Albin Michel  Paris 1993

 

Ibn Arabi Society. (ENG)

 

Liens:
Mohammad Iqbal
Ibn 'Arabî
 

Bibliographie:
-Roger Du Pasquier. Découverte de l'Islam. Coll. Sagesses. Ed. Points Paris.1984.
-Eva de Vitray-Meyerovitch. Anthologie du soufisme. Coll.Islam Ed. Sindbad. Paris.1978.
-Henry Corbin. Histoire de la philosophie islamique. coll.essais.Ed.Folio.Paris.1986.
-Ibn 'Arabî. Les soufis d'Andalousie. Editions Sindbad1979.
-Ibn 'Arabi.La profession de foi. Ed. Sindbad. Paris1985.
-Emir Abdelkader. Ecrits spirituels. Ed. Seuil.Paris.1982.
-Hâfez Shirâzi. L'amour, l'amant, l'aimé. Ed. Sindbad/Unesco. Paris1989.
-'Attar. Le langage des oiseaux. Ed.Sindbad. Paris1991.
-El-Bokhârî. L'authentique Tradition musulmane. Ed. Sindbad. Paris.1991.
-Roger Garaudy.Biographie du XXème siècle.  Ed. Tougui.Paris.1985.
-Frithjof Schuon. Comprendre l'Islam. Coll. Sagesses.Ed. Points.1976.
-Sigrid Hunke. Le soleil d'Allah brille sur l'occident/ Notre héritage arabe. Editions: La Maison des Livres. Alger,1987.

Télécharger ou Écouter La Chanson "Allah Hou Allah Hou" de Nusrat Fateh Ali Khan. (Format mp3)

 

Lire des Contes d'ATTAR.

  Liens:

Amina Alaoui. Ode d'Ibn Arabi

 Aperçus sur l'ésotérisme dans les religions monothéistes http://jm.saliege.com/tradition.htm

 Le soufisme: http://jm.saliege.com/soufisme.htm

 Les trois figures du soufisme: http://jm.saliege.com/soufisme1.htm

 Sur références musicologie: Ibn Arabi: http://www.musicologie.org/Biographies/a/ibn_arabi.html

 Ibn Arabi Sur Fraternet: http://www.fraternet.com/magazine/etre1504.htm

 Ibn Arabi (biographie): http://fr.wikipedia.org/wiki/Ibn_Arab%C3%AE

 

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