|
Né en 1936 à Jérusalem, exilé adolescent en Égypte puis
aux États-Unis, Edward W. Saïd est professeur à la Columbia
University de New York. Dans L’Orientalisme, publié en 1978,
il analysait le système de représentation dans lequel l’Occident a
enfermé l’Orient - et même, l’a créé. Le livre, récemment
réédité, est plus que jamais d’actualité, parce qu'il retrace
l’histoire des préjugés populaires anti-arabes et anti-islamiques,
et révèle plus généralement la manière dont l’Occident, au cours de
l’histoire, a appréhendé "l’autre". Aujourd’hui, Edward Saïd se bat
contre la diabolisation de l’islam et pour la dignité de son peuple.
Ancien membre du Conseil national palestinien, il fut un négociateur
de l’ombre. Il est opposé aux accords d’Oslo et au pouvoir de Yasser
Arafat, qui a fait interdire ses livres dans les territoires
autonomes. Il défend une conception exigeante et courageuse du rôle
de l’intellectuel, auquel il redonne une vraie noblesse. Sa
marginalité l’a placé à la croisée des grands enjeux de notre temps:
il perçoit avec acuité la réalité du brassage des cultures, affirme
que les oppositions entre les civilisations sont des constructions
humaines, et l’identité, le fruit d’une volonté. Voyage dans une
œuvre cohérente, engagée, véhémente et attachante.
1.
L’Orientalisme, analyse d’une usine à
stéréotypes 2. Les réalités
du multiculturalisme 3.
Les préjugés
anti-arabes et anti-islamiques aujourd’hui 4.
Les Palestiniens -"Au nom de quoi sommes-nous le seul peuple qui
devrait oublier le passé?" 5.
L’intellectuel, impliqué dans le monde, mais en-dehors de tous les
systèmes
|
1.
"La vie d’un Palestinien arabe en Occident, en particulier en
Amérique, est décourageante. Le filet de racisme, de stéréotypes
culturels, d’impérialisme politique, d’idéologie déshumanisante
qui entoure l’Arabe ou le musulman est réellement très solide." C’est cette
expérience qui a poussé en 1978 Edward Saïd, professeur de
littérature comparée à la Columbia University de New York, à écrire
L’Orientalisme, l’Orient créé par l’Occident, un livre qui a
connu un retentissement mondial. Il y analyse le système de
représentations presque autonome dans lequel les puissances
occidentales - la France,l’Angleterre, les Etats-Unis - ont, au fil
des siècles, enfermé l’Orient. L’enjeu est de taille: |
 |
"L’Orient n’est pas seulement le voisin immédiat de l’Europe,
il est aussi la région où l’Europe a créé les plus vastes, les plus
riches et les plus anciennes de ses colonies, la source de ses
civilisations et de ses langues, il est son rival culturel et lui
fournit l’une des images de l’Autre qui s’impriment le plus
profondément en elle. De plus, l’Orient a permis de définir l’Europe
(ou l’Occident) par contraste: son idée, son image, sa personnalité,
son expérience. La culture européenne s’est renforcée et a précisé
son identité en se démarquant d’un Orient qu’elle prenait comme une
forme d’elle-même inférieure et refoulée." L’Orient est perçu
comme un lieu de licence sexuelle; les colonies ont leur utilité
pour se débarrasser des fils rebelles...
L’orientalisme a d’abord été une science, celle de savants qui se
rendaient en Orient "bardés d’inébranlables maximes
abstraites", dont ils ne pensaient qu’à prouver la validité. Du
décalage qu’ils constataient forcément entre la réalité et les
"vérités moisies" qu’ils avaient apprises est née "la
mythologie du mystérieux Orient, l’idée que les Asiatiques sont
impénétrables". "C’est, semble-t-il, un défaut fort courant
que de préférer l’autorité schématique d’un texte aux contacts
humains directs, qui risquent d’être déconcertants." Ce
fonctionnement en circuit fermé est le grand trait de
l’orientalisme. Ses doctrines faisaient autorité: "L’Orient a dû
passer par le filtre accepté de l’orientalisme en tant que système
de connaissances pour pénétrer dans la conscience
occidentale."
L’Orient, "forme la plus élevée du
romantisme"
Aux savants ont succédé les poètes. Les premiers, tenus en
respect par le dogme et par les travaux de leurs prédécesseurs
("une définition du dictionnaire déloge l’expérience", résume
Saïd), se gommaient entièrement pour livrer des récits le plus
impersonnels possible, de manière à transformer des observations
particulières en généralités à valeur universelle. Pour les seconds,
au contraire, l’Orient était une "province personnelle", un
domaine où laisser courir leur imaginaire, où projeter leur
intériorité. Il était "la forme la plus élevée du
romantisme", selon la formule de l’Allemand Friedrich Schlegel.
Edward Saïd cite une lettre envoyée en 1843 par Gérard de Nerval
(qui écrivit un Voyage en Orient) à Théophile Gautier:
"Moi, j’ai déjà perdu, royaume à royaume, et province à
province, la plus belle moitié de l’univers, et bientôt je ne vais
plus savoir où réfugier mes rêves; mais c’est l’Égypte que je
regrette le plus d’avoir chassée de mon imagination, pour la loger
tristement dans mes souvenirs!"
L'orientalisme, un savoir né de la
force
Si l’usage fait de l’Orient par les savants et par les poètes est
différent, la rencontre véritable n’a lieu ni pour les uns ni pour
les autres. "L’orientalisme repose sur l’extériorité,
c’est-à-dire sur ce que l’orientaliste, poète ou érudit, fait parler
l’Orient, le décrit, éclaire ses mystères pour l’Occident." Les
habitants des contrées étudiées sont réduits à des "ombres
muettes", à des "types". Jamais la parole ne leur est
donnée. En exergue, Edward Saïd a placé ces mots de Karl Marx:
"Ils ne peuvent se représenter eux-mêmes; ils doivent être
représentés." Sans oublier la non-réciprocité de l’orientalisme:
personne n’imagine qu’il puisse y avoir en Orient une école
"occidentaliste"...
Pour Saïd, "l’orientalisme a plus de valeur en tant que signe
de la puissance européenne et atlantique sur l’Orient qu’en tant que
discours véridique sur celui-ci." Car c’est bien de pouvoir
qu’il s’agit: "Les représentations ont des fins.".
L’orientalisme, note-t-il, est à la fois un aspect du colonialisme
et de l’impérialisme. Il est un "discours", une manière
d’agir sur l’Orient, et même de le créer: "Le savoir sur
l’Orient, parce qu’il est né de la force, crée en un sens
l’Orient, l’Oriental et son monde." Ce qu’Edward Saïd étudie,
c’est "un noeud de savoir et de pouvoir qui crée
"l’Oriental" et en un sens l’oblitère comme être humain".
Les Orientaux sont perçus comme des masses grouillantes, dont
nulle individualité, nulle caractéristique personnelle ne se
détache. Tous les phénomènes observés au sein de leurs sociétés sont
expliqués par le fait qu’ils sont des "Orientaux". "Si un
Arabe est joyeux, ou s’il ressent de la tristesse à la mort de son
enfant ou de son père, s’il ressent les injustices ou la tyrannie
politique, ces sentiments sont nécessairement subordonnés au simple
fait, nu et persistant, qu’il est un Arabe." Ou mieux, au
"retour de l’islam", sésame explicatif universel:
"L’histoire, la politique, l’économie ne comptent pas." Saïd
évoque les travaux de Gibb, un orientaliste anglo-américain du
vingtième siècle, et remarque qu’il paraît à Gibb "hors du sujet
d’indiquer si les gouvernements "islamiques" dont il parle sont
républicains, féodaux ou monarchiques".
"Leur enseigner la liberté"
L’orientalisme énonce des généralités, développe une conception
monolithique, figée, "essentialiste et idéaliste", de
l’Orient; il n’inscrit pas les sociétés qu’il étudie dans un
processus dynamique de développement ou de continuité historique:
"Il est vain de chercher dans l’orientalisme un sens vivant de la
réalité humaine ou même sociale d’un Oriental: un habitant
contemporain du monde moderne." C’est sous la plume de
Chateaubriand que Saïd trouve la première mention d’une idée
totalement fausse, mais promise à une grande carrière, celle de
l’Europe qui enseigne à l’Orient ce qu’est la liberté: "La
liberté, ils l’ignorent; les propriétés, ils n’en ont point; la
force est leur Dieu. Quand ils sont longtemps sans voir paraître ces
conquérants exécuteurs des hautes justices du ciel, ils ont l’air de
soldats sans chef, de citoyens sans législateurs, et d’une famille
sans père." Les conclusions en sont vite tirées: "Au
dix-neuvième et au vingtième siècle, en Occident, on est parti de
l’hypothèse que l’Orient avec tout ce qu’il contient, s’il n’était
pas évidemment inférieur à l’Occident, avait néanmoins besoin d’être
étudié et rectifié par lui."
Au moment de l’expédition d’Égypte, Bonaparte embarque avec lui
une cohorte d’orientalistes. Ils constituent "l’aile savante de
l’armée", au service d’un projet encyclopédique. "Il n’y a
pas de parallèle plus éclatant, dans l’histoire moderne de la
philologie, entre la connaissance et le pouvoir que dans le cas de
l’orientalisme." Dès ce moment, les orientalistes mettront leur
savoir au service de l’Occident conquérant. Aucun ne choisira jamais
l’autre camp. Saïd décrit d’ailleurs la répugnance et le mépris
singuliers qui habitent ces savants pour l’objet de leurs études,
attitude qui perdure parfois jusqu'à nos jours: en 1967, Morroe
Berger, professeur à Princeton, président de la Middle East Studies
Association, affirmait noir sur blanc dans un article que son champ
d’études "n’était pas le foyer de grandes réalisations
culturelles" et ne le serait sans doute pas dans un proche
avenir. Il le jugeait parfaitement ingrat "pour un savant qui
s’intéresserait au monde moderne"...
2.
La réalité
humaine est indivisible
retour
L’analyse de l’orientalisme comme système de pensée et de
représentation, révélateur de la façon dont l’Occident a, dans
l’histoire, appréhendé et traité l’Autre, est si décourageante,
qu’Edward Saïd en vient à s’interroger tout simplement sur la
validité du découpage de la réalité en blocs distincts et forcément
opposés. C’est là, dit-il, la principale question intellectuelle
soulevée par l’orientalisme:
"Peut-on diviser la réalité humaine - en effet, la réalité
humaine semble authentiquement être divisée - en cultures,
histoires, traditions, sociétés, races même, différant évidemment
entre elles, et continuer à vivre en assumant humainement les
conséquences de cette division? Par là, je veux demander s’il y a
quelque moyen d’éviter l’hostilité exprimée par la division des
hommes, peut-on dire, entre "nous" (les Occidentaux) et
"eux" (les Orientaux). Car ces divisions sont des idées
générales dont la fonction, dans l’histoire et à présent, est
d’insister sur l’importance de la distinction entre certains hommes
et certains autres, dans une intention qui d’habitude n’est pas
particulièrement louable."
Orient-Occident, "des menottes forgées par
l’esprit"
Les distinctions ne restent en effet pas longtemps les simples
constats qu’elles se prétendent au départ. Très vite, elles se
mordent la queue: "Quand on utilise des catégories telles
qu’"Oriental" et "Occidental" à la fois comme point de
départ et comme point d’arrivée pour des analyses, des recherches,
pour la politique, cela a d’ordinaire pour conséquence de polariser
la distinction: l’Oriental devient plus oriental, l’Occidental plus
occidental, et de limiter les contacts humains entre les différentes
cultures, les différentes traditions, les différentes sociétés."
Cette polarisation, qui produit fatalement des déformations et
des falsifications, résulte de cette manie de "l’opposition
binaire", véritables "menottes forgées par l’esprit".
Saïd, lui, voit les choses différemment. Il juge l’opposition entre
Orient et Occident non seulement "hautement indésirable",
mais aussi "erronée". "L’Orient n’est pas un fait de
nature inerte. Il n’est pas simplement là, comme l’Occident n’est
pas non plus simplement là." L’analyse qu’il fait de
l’orientalisme montre bien à quel point l’Orient est, en effet, une
création active de l’Occident. Il rappelle que l’espace objectif est
moins important que la signification dont on le charge. C’est,
dit-il, ce que montrait Gaston Bachelard dans La Poétique de
l’espace.
"L’idée qu’il existe des espaces géographiques avec des
habitants autochtones foncièrement différents qu’on peut définir à
partir de quelque religion, de quelque culture ou de quelque essence
raciale qui leur soit propre est extrêmement discutable." Le
découpage géographique lui-même ne peut être qu’arbitraire. Où
placer les frontières? "L’ordre dont l’esprit a besoin est
atteint grâce à une classification rudimentaire; mais il y a
toujours une part d’arbitraire dans la manière de concevoir les
distinctions entre objets; ces objets mêmes, quoiqu’ils semblent
exister objectivement, n’ont souvent qu’une réalité fictive. Des
gens qui habitent quelques arpents vont tracer une frontière entre
leur terre et ses alentours immédiats et le territoire qui est
au-delà, qu’ils appellent "le pays des barbares". Dans une
certaine mesure, les sociétés modernes et les sociétés primitives
semblent ainsi obtenir négativement un sens de leur identité."
Il appelle cela la "dramatisation de la distance".
L’identité, une construction
intellectuelle
"Chaque époque et chaque société recrée ses propres
Autres", dit Saïd, de même que "l’identité humaine est non
seulement ni naturelle ni stable, mais résulte d’une construction
intellectuelle, quand elle n’est pas inventée de toutes pièces."
Cette définition de soi et des autres est le fruit d’un processus
historique, social, intellectuel et politique élaboré: "La
construction d’une identité est liée à l’exercice du pouvoir dans
chaque société, et n’a rien d’un débat purement académique." Il
cite la législation sur le comportement individuel, le contenu donné
à l’enseignement, l’élaboration de lois sur l’immigration, la
conduite de la politique étrangère et la désignation d’ennemis
officiels... Nous ne subissons pas qui nous sommes, Saïd en est
convaincu, nous ne l’héritons pas; mais nous le construisons sans
cesse, et nous le faisons tous ensemble, avec tous les conflits que
cela implique. Ainsi, pour lui, ce que l’on désigne aujourd’hui
comme la résurgence de l’islam n’est rien d’autre que "la lutte
en cours dans les sociétés musulmanes pour définir l’islam",
définition sur laquelle personne n’a d’autorité décisive...
Si cette conception des choses est difficilement acceptée, c’est,
estime-t-il, parce qu’"il n’est facile pour personne de vivre
sans se plaindre et sans crainte avec l’idée que la réalité humaine
est constamment modifiable et modifiée, et que tout ce qui paraît de
nature stable est constamment menacé".
La réalité du multiculturalisme
Dès 1978, remarque-t-il dans sa postface à la deuxième édition,
L’Orientalisme soulignait "les réalités de ce qui sera
appelé plus tard le multiculturalisme". Le brassage des cultures
est une réalité, en effet, et non un voeu pieux. Les cultures sont
"hybrides et hétérogènes", si reliées entre elles et
interdépendantes qu’elles "défient toute description
unitaire". Ce sont donc nos schémas mentaux, notre refus
d’accepter la complexité des choses, et non une réalité objective,
qui produisent l’affrontement. Saïd indique le chemin d’une autre
manière de voir, qu’il nous faut apprendre. "S’efforcer au
discernement et à la nuance", c’est l’attitude qu’il dit vouloir
lui-même adopter dans ses travaux. Selon lui, il faut notamment se
demander "si les différences culturelles, religieuses et raciales
comptent plus que les catégories socio-économiques, ou
politico-historiques" - et on le devine tenté de répondre plutôt
par la négative.
Appréhender "l’autre", un enjeu de
civilisation
Reste à savoir comment on peut représenter "l’autre" de façon
acceptable, étudier d’autres cultures et populations "dans une
perspective qui soit libertaire, ni répressive ni
manipulatrice." Saïd met là le doigt sur un véritable enjeu de
civilisation. Il s’agit, dit il, de "désapprendre l’esprit
spontané de domination", c’est-à-dire d’inventer une attitude à
peu près inédite: "Les cultures les plus avancées ont
rarement proposé à l’individu autre chose que l’impérialisme, le
racisme et l’ethnocentrisme pour ses rapports avec des cultures
autres."
Au sein même de l’orientalisme, certains ont su adopter une
attitude ouverte. Edward Saïd rend hommage à des hommes comme le
Français Jacques Berque, traducteur du Coran, professeur au Collège
de France, mort en 1995. Ce qui caractérise Berque, dit-il, c’est
"d’abord une sensibilité directe à la matière qui s’offre à lui,
puis un examen continuel de sa propre méthodologie et de sa propre
pratique". Son intérêt pour l’ensemble des sciences humaines a
offert à Berque des "correctifs instructifs" qui ont régénéré
son travail, alors que l’orientalisme s’empoussiérait généralement
dans l’autosatisfaction. D’autres ont réussi à évoquer l’héritage du
colonialisme en dépassant la dialectique maître-esclave, à travers
une "réappropriation de l’expérience historique du colonialisme,
revitalisée et transformée par une nouvelle esthétique du partage et
une reformulation qui souvent le transcende". Saïd pense par
exemple à Salman Rushdie dans Les Enfants de minuit, à Aimé
Césaire ou à Derek Walcott.
3.
L’islam, "traumatisme
durable" pour l’Europe
retour
Splendeur orientale, sensualité orientale, cruauté orientale:
autant d’exemples des traces laissées par l’orientalisme dans
l’imaginaire et le vocabulaire courants. "Quand un écrivain
utilisait le mot "oriental", il donnait au lecteur la référence qui
suffisait à identifier un corps spécifique d’informations sur
l’Orient." Aujourd’hui encore, le terme "oriental", et
tous ceux qui lui sont attachés - mille et une nuits, sérail,
hammam, bazar, harem... - conservent une efficacité pavlovienne. Ils
permettent par exemple à un magazine féminin de faire rêver ses
lectrices à peu de frais en faisant instantanément éclore dans leur
esprit des images d’exotisme, de faste, de volupté. Marielle Righini
a récemment détaillé cette fascination dans un article du Nouvel
Observateur, sous le titre Les mille et un mirages de
l’Orient. Mais ce n’est là que l’héritage le plus innocent de
l’orientalisme.
L’islam, religion que l’Occident a, selon Saïd, fondamentalement
mal représentée, constituait pour les orientalistes, étant donné sa
relation particulière à la fois au christianisme et au judaïsme,
"l’effronterie culturelle originelle". L’islam, dit-il, a été
pour l’Europe, historiquement, "un traumatisme durable", et
il est devenu, après le démantèlement de l’empire soviétique, "un
nouvel empire du mal", sur lequel chercheurs et journalistes -
américains, dans un premier temps - se sont précipités: "L’un des
aspects du monde de l’électronique "postmoderne" est le renforcement
des stéréotypes qui décrivent l’Orient." Le monde islamique est
présenté comme menaçant, "furieux, violent, et congénitalement
antidémocratique". Saïd dénonce le fantasme complaisamment
entretenu d’une menace islamiste, alors que l’intégrisme musulman
est, selon lui, inoffensif au niveau mondial. "Le résultat en est
l’intolérance et la peur au lieu de la connaissance et de la
coexistence", écrit-il.
Les musulmans, objets d’une attention
"thérapeutique et punitive"
Il a notamment croisé le fer en 1996 par presse interposée avec
la journaliste américaine Judith Miller, qui a fait du péril
islamiste son fonds de commerce et se présente comme une spécialiste
du Proche-Orient, sans toutefois maîtriser aucune des langues de la
région. "On démonise et on déshumanise une culture entière, de
façon à transformer les musulmans en objets d’une attention
thérapeutique et punitive", s’enflammait-il dans The
Nation. Il reprochait à Judith Miller d’évoquer Mahomet sans
citer une seule source musulmane: "Imaginez seulement un livre
publié aux Etats-Unis sur Jésus ou Moïse qui ne ferait appel à
aucune autorité chrétienne ou juive."
De ce point de vue, la phrase de Marx, "ils ne peuvent se
représenter eux-mêmes; ils doivent être représentés", est
toujours et plus que jamais valable. "L’Occident est l’agent,
l’Orient est un patient. L’Occident est le spectateur, le juge et le
jury de toutes les facettes du comportement oriental." Le fait
de considérer plus ou moins consciemment que les Orientaux ne sont
pas de véritables êtres humains permet de justifier la mainmise de
l’Occident sur l’essentiel des ressources mondiales, estime Saïd.
4.
Israël: racisme et confiscation du "privilège de
l’innocence" retour
C’est également l’orientalisme, affirme-t-il, qui gouverne la
politique d’Israël à l’égard des Arabes aujourd’hui: "Il y a de
bons Arabes (ceux qui font ce qu’on leur dit) et de mauvais Arabes
(qui ne le font pas, et sont donc des terroristes)." Après les
derniers attentats-suicides à Jérusalem, l’année dernière, suivis du
bouclage des territoires palestiniens, il a signé dans Le
Monde une mise au point traversée par le souffle d’une
indignation et d’une colère douloureuses, impressionnantes. Il s’y
insurge contre les "définitions pathologiques de la sécurité et
du dialogue" imposées par le gouvernement israélien à ses
partenaires, et contre les punitions collectives "sadiques, hors
de proportion et de raison", infligées aux Palestiniens à la
suite d’actes que, selon lui, la quasi totalité de la population
désapprouve, et qui ne sont peut-être même pas le fait d’habitants
des territoires. "Pour qui M. Netanyahu se prend-il,
interroge-t-il, quand il parle aux Palestiniens comme à des
domestiques soumis?..."
Que les Etats-Unis et Israël demandent aux Palestiniens de
"choisir entre la paix et la violence" est pour lui le
symptôme d’une appréhension totalement fantasmatique et aberrante de
la situation, provoquée par les "clichés sur la terreur
islamique" dont ils sont bourrés. L’affirmation de Bill Clinton
et de Madeleine Albright selon laquelle "il n’y a pas
d’équivalence entre les bombes et les bulldozers" - allusion aux
attentats-suicides et à la poursuite de la colonisation par Israël -
le révolte. Cette appréciation simpliste de la situation résulte
selon lui de l’occultation de tout ce qui a précédé les accords
d’Oslo. "Il faut se rappeler qu’Oslo ne partait pas de zéro: il
arrivait après vingt-six ans d’occupation militaire par les
Israéliens, précédés de dix-neuf ans de spoliation, d’exil et
d’oppression subis par les Palestiniens."
La famille d’Edward Saïd est issue de Jérusalem, où il est né.
Profondément marqué par l’exil qu’il a vécu à l’âge de douze ans, il
est l’un de ces huit cent mille Palestiniens expulsés en 1948 et qui
ne bénéficient pas du "droit au retour" accordé à tous les juifs. Ce
droit, il ne le réclame pas. Il déplore, en revanche, que les
Israéliens n’aient jamais voulu reconnaître le tort fait aux
Palestiniens, et surtout que les accords d’Oslo, qui ont en quelque
sorte remis les compteurs à zéro, reposent sur ce déni. Oubliés, le
refus d’Israël d’appliquer les résolutions de l’ONU, le refus - sous
prétexte qu’il s’agissait d’une situation de "guerre" - de
rendre des comptes pour les morts de l’Intifada, les humiliations
quotidiennes infligées aux Palestiniens, les destructions de maisons
et de villages, la poursuite inexorable de la colonisation, les
ravages de l’occupation militaire... Les Palestiniens,
remarque-t-il, sont les seuls à qui l’on demande d’oublier le passé.
Au nom de quoi?, demande-t-il.
"Pour qui se prennent ces gens qui s’arrogent le droit
d’occulter ce qu’ils nous ont fait et, en même temps, se drapent
dans le manteau des "survivants"?, écrit-il. N’y a-t-il
aucune limite, aucun sens du respect pour les victimes des victimes,
aucune barrière pour empêcher Israël de continuer éternellement à
revendiquer pour lui seul le privilège de l’innocence?" Il met
le doigt sur "l’affirmation raciste qui sous-tend le processus de
paix et la rhétorique fallacieuse selon laquelle la vie de
Palestiniens et d’Arabes vaut beaucoup moins que la vie de Juifs
israéliens". Il se prononce quant à lui pour "l’élimination
du terrorisme et de l’extrémisme de toutes les parties
concernées, non pas seulement de la plus faible et la plus facile à
blâmer".
Arafat, Pétain palestinien
Pour lui, les accords d’Oslo, destiné à maintenir les
Palestiniens dans un état de perpétuelle soumission à Israël, ont
été un "acte de reddition". Devenu membre en 1977 du Conseil
national palestinien (CLP), le parlement en exil de l’OLP, Edward
Saïd avait été pressenti la même année par le président égyptien
Anouar El-Sadate, par Yasser Arafat et par le président américain
James Carter comme négociateur officieux dans d’éventuels
pourparlers de paix avec Israël. Pour avoir joué les intermédiaires,
il sait que l’OLP a refusé plusieurs offres plus avantageuses pour
les Palestiniens que les accords d’Oslo. Selon lui, ce sont les
positions "désastreuses" prises lors de la guerre du Golfe
qui ont affaibli l’organisation en annulant les bénéfices de
l’Intifada, et qui l’ont conduite à accepter cette solution. Il note
aussi qu’Arafat et ses collaborateurs ont été pénalisés par le fait
que les négociations se sont déroulées en anglais, langue qu’ils
maîtrisent mal.
Edward Saïd a démissionné du CLP dès 1991. Il compare la "peau de
léopard" des enclaves palestiniennes autonomes aux bantoustans de
l’apartheid en Afrique du Sud, ou aux réserves d’Indiens en Amérique
du Nord. Il est devenu l’un des principaux opposants à Yasser
Arafat, qu’il accuse d’incompétence et de corruption. Il lui
reproche de ne proposer à son peuple que le modèle autocratique de
son pouvoir, et d’engloutir le budget de l’Autorité palestinienne
dans la sécurité - à commencer par la sienne propre -, alors que les
besoins et les aspirations sont énormes. Résultat: en septembre
1996, le chef de l’OLP a fait retirer ses livres de la vente dans
les territoires autonomes. "Je suis à présent interdit en
Palestine pour avoir osé parler contre notre Papa Doc", résume
Saïd. Il va jusqu'à comparer Arafat à Pétain, simple relais de
l’oppression contre son peuple. "Même dans les rangs des opprimés
il y a des vainqueurs et des vaincus", écrit-il, et Tzvetan
Todorov lui fait écho dans une préface à l’un de ses ouvrages:
"L’oppression, tous les pays sortant de la colonisation le
savent, peut être exercée autant et plus par le pouvoir autochtone
que par l’ancien colonisateur."
Mais que veut Edward Saïd, que propose-t-il? "Je pense que
l’identité est le fruit d’une volonté, disait-il en janvier 1997
au Nouvel Observateur. Qu’est-ce qui nous empêche, dans
cette identité volontaire, de rassembler plusieurs identités? Moi,
je le fais. Être arabe, libanais, palestinien, juif, c’est possible.
Quand j’étais jeune, c’était mon monde. On voyageait sans frontières
entre l’Egypte, la Palestine, le Liban. Il y avait avec moi à
l’école des Italiens, des juifs espagnols ou égyptiens, des
Arméniens. C’était naturel. Je suis de toutes mes forces opposé à
cette idée de séparation, d’homogénéité nationale. Pourquoi ne pas
ouvrir nos esprits aux autres? Voilà un vrai projet." Et pas
plus irréaliste, après tout, qu'une paix équitable à la suite d’une
poignée de main devant la Maison Blanche.
5.
Indépendant, même de ses
amis retour
En prenant la défense des Palestiniens, Edward Saïd ne fait que
mettre en pratique sa conception du rôle de l’intellectuel, chargé
de "déterrer les vérités oubliées, d’établir les connexions que
l’on s’acharne à gommer et d’évoquer des alternatives". En 1993,
sur les ondes de la BBC, il a consacré à ce rôle une série de
conférences, rassemblées dans un livre sous le titre Des
intellectuels et du pouvoir. "Le choix majeur auquel
l’intellectuel est confronté, écrit-il, est le suivant: soit
s’allier à la stabilité des vainqueurs et des dominateurs, soit - et
c’est le chemin le plus difficile - considérer cette stabilité comme
alarmante, une situation qui menace les faibles et les perdants de
totale extinction." Une sorte de Robin des Bois, en somme, mais
très loin d’un "idéalisme romantique" léger ou désinvolte:
"L’intellectuel, au sens où je l’entends, est quelqu’un qui
engage et risque tout son être sur la base d’un sens constamment
critique." Il cite avec admiration C. Wright Mills, qui écrivait
en 1944 ces mots étonnants:
"L’artiste et l’intellectuel indépendants comptent parmi les
rares personnalités équipées pour résister et combattre l’expansion
du stéréotype et son effet - la mort de ce qui est authentique,
vivant. Toute perception originale implique désormais la constante
aptitude à démasquer et à mettre en échec les clichés intellectuels
dont les systèmes de communication moderne nous submergent. Ces
mondes de l’art de la pensée de masse sont de plus en plus
subordonnés aux exigences de la politique. Voilà pourquoi c’est sur
la politique que doivent se concentrer la solidarité et l’effort
intellectuels. Si le penseur n’est pas personnellement attaché au
prix de la vérité dans la lutte politique, il ne peut faire face
avec responsabilité à la totalité de l’expérience vécue."
Le prix de la farouche indépendance de l’intellectuel, exercée
même à l’égard de ses amis, est la marginalité. L’intellectuel est
un outsider. Mais marginal ne signifie pas enfermé dans une
tour d’ivoire: pour Saïd, la vocation de l’intellectuel réside dans
"l’art de la représentation". C’est à travers son inscription
dans un contexte, dans la vie de son temps, à travers ses
engagements, ses traits personnels, ses rapports avec son entourage,
que Sartre, par exemple, est Sartre. Ce sont l’homme et l’œuvre qui
représentent l’intellectuel, et non l’œuvre seule. "Loin de le
diminuer ou de le disqualifier en tant qu’intellectuel, cette
complexité contribue à enrichir son propos, elle l’expose
humainement, le rend faillible."
"On ne peut espérer dire la
vérité"
Lors de la parution de
L’Orientalisme, certains de ses
collègues ont reproché à Edward Saïd un traitement presque
"sentimental" du sujet. Il s’en dit heureux, et revendique
lui-même cet ouvrage comme "un livre partisan, et non une machine
théorique". "Ce que j’ai tenté de préserver dans mon analyse
de l’orientalisme, c’est ce mélange de cohérence et d’incohérence,
ce jeu, si je puis dire, qui ne peut être rendu qu’en se réservant
le droit, en tant qu’écrivain et critique, de s’ouvrir à l’émotion,
le droit d’être touché, irrité, surpris, et parfois ravi." Ce
qui n’empêche pas l’honnêteté. Dans Des intellectuels et du
pouvoir, Saïd cite Virginia Woolf: "On ne peut espérer dire
la vérité et on doit se contenter d’indiquer le chemin suivi pour
parvenir à l’opinion qu’on soutient."
Il s’est attaqué au sujet de l’orientalisme, qui le concernait
directement, avec lucidité et humilité. Toute représentation, il le
sait, est "d’abord enchâssée dans la langue, puis dans la
culture, les institutions, tout le climat politique de celui qui les
formule". Ce conditionnement de départ, il ne le vit pas comme
un handicap; fidèle à sa conception de l’intellectuel, il l’assume,
et même le revendique. Il cite les Cahiers de prison de
Gramsci: "Le point de départ de l’élaboration critique est la
conscience de ce qui est réellement, c’est-à-dire un
"connais-toi toi-même" en tant que produit du processus
historique qui s’est déroulé jusqu’ici et qui a laissé en toi-même
une infinité de traces, reçues sans bénéfice d’inventaire. C’est un
tel inventaire qu’il faut faire pour commencer." C’est parce
qu’elle part de cet inventaire, aussi passionnant pour nous que pour
lui, c’est grâce à son implication et à son engagement, à sa
puissance de réflexion alliée à son érudition, que l’œuvre d’Edward
Saïd est aussi vivante et aussi active.
Mona Chollet
Oeuvres d’Edward W. Saïd traduites en
français: L’Orientalisme, L’Orient créé par l’Occident,
1994 (1980), Seuil; Des intellectuels et du pouvoir, 1996,
Seuil; Entre guerre et paix, 1997, Arléa.
Portrait de
l'orientaliste Jacques Berque:
http://www.peripheries.net/article208.html?var_recherche=jacques+berque
|