1906-2001

 
 

 
 

L'homme:

C'est à Joal, en pays sérère, au Sénégal occidental, que naquit le 9 octobre 1906 L. S. SENGHOR. Fils d'un riche commerçant et propriétaire terrien, il ne connut en compagnie de ses nombreux frères et sueurs ni la misère ni la violence. Intelligent, travailleur, catholique fervent, il était un enfant attentif, « rompant le pain de l'esprit » avec l'Afrique et l'Europe.

Il fit ses études à Dakar et à Paris, où il rencontra Césaire qui venait de formuler le concept de « négritude », et passa l'agrégation de grammaire en 1935. Député à l'Assemblée constituante en 1945, il participa à la rédaction de la Constitution de la IVe République et fut secrétaire d'État dans le cabinet d'Edgar Faure (1955-1956).

Fondateur de l'Union progressiste sénégalaise avec Mamadou Dia, il devint, après la dissolution de la Fédération du Mali, président de la République du Sénégal en 1960. Il s'efforça de favoriser le dialogue des cultures, s'attirant les invectives du camp progressiste et de son dirigeant Sékou Touré. En 1980, il se retira de la vie politique sénégalaise après avoir assuré sa succession.


Son œuvre poétique exprime l'amour de sa terre natale, de ses traditions et des paysans qui la peuplent. Elle s'élève parfois jusqu'au ton de l'épopée pour célébrer la « négritude » et l'espoir d'une réconciliation universelle des races. En 1966, Senghor organisa à Dakar le premier festival mondial des Arts nègres.

Il a publié une Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française précédée de la préface de J.-P. Sartre Orphée noir, 1948; des poèmes (Chants d'ombre, 1945; Hosties noires, 1948; Éthiopiques, 1956; Nocturnes, 1961; Lettres d'hivernage, 1973); ainsi que plusieurs essais littéraires et politiques (Liberté I à IV, 1964-1984).
[Académie des sc. morales et pol. 1969; Académie française 1983]                  © Dictionnaires Le Robert

 

 
 

 
   
 

Léopold Sédard Senghor est décédé le 20 décembre 2001.

 
   
 

L'oeuvre:

 
 

Ses premiers recueils poétiques, Chants d'ombre (1945), Hosties noires (1948), marquent l'apogée de la grande poésie nègre. Son oeuvre poétique se poursuivra par la publication d'Éthiopiques (1956) et de Nocturne (1961). Homme d'État, homme de culture, homme d'action, Senghor a complété cette oeuvre magistrale par nombre d'essais : Liberté 1, Négritude et humanisme (1964), Les Fondements de l'africanité, ou Négritude et arabité (1967), et quantité de discours culturels et politiques.

 

 
 

 
 

«Chants d'ombre»

 
 

Ce premier recueil est avant tout celui des souvenirs de son enfance en pays sérère, accompagnés des difficultés de l'exil et de la nostalgie du pays natal.

 

 
   
 

JOAL

Joal!
Je me rappelle.
Je me rappelle les signares à l'ombre verte des vérandas
Les signares aux yeux surréels comme un clair de lune sur la grève.
 
Je me rappelle les fastes du Couchant
Où Koumba N'Dofène voulait faire tailler son manteau royal.
 
Je me rappelle les festins funèbres fumant du sang des troupeaux égorgés.
 
Du bruit des querelles, des rhapsodies des griots.
Je me rappelle les voix païennes rythmant le Tantum Ergo,
Et les processions et les palmes et les arcs de triomphe.
 
Je me rappelle la danse des filles nubiles
Les chœurs de lutte - oh! la danse finale des jeunes hommes, buste
 
Penché élancé, et le pur cri d'amour des femmes - Kor Siga!
 
Je me rappelle, je me rappelle...
Ma tête rythmant
Quelle marche lasse le long des jours d'Europe où parfois
Apparaît un jazz orphelin qui sanglote, sanglote, sanglote.
 
                                                                              Poèmes.© Seuil, 1964;p.15
 
 

 
 

 

NEIGE SUR PARIS

 

Seigneur, vous avez visité Paris par ce jour de votre naissance

Parce qu'il devenait mesquin et mauvais

Vous l'avez purifié par le froid incorruptible

Par la mort blanche.

Ce matin, jusqu'aux cheminées d'usines qui chantent à l'unisson

Arborant des draps blancs

- « Paix aux Hommes de bonne volonté! »

Seigneur, vous avez proposé la neige de votre paix au monde divisé, à l'Europe divisée

A l'Espagne déchirée et le Rebelle juif et catholique a tiré ses mille quatre cents canons contre les montagnes de votre Paix.

Seigneur, j'ai accepté votre froid blanc qui brûle plus que le sel.

Voici que mon cœur fond comme neige sous le soleil.

J'oublie

Les mains blanches qui tirèrent les coups de fusils qui croulèrent les empires Les mains qui flagellèrent les esclaves qui vous flagellèrent

Les mains blanches poudreuses qui vous giflèrent, les mains peintes poudrées qui m'ont giflé

Les mains sûres qui m'ont livré à la solitude à la haine

Les mains blanches qui abattirent la forêt de rôniers qui dominait l'Afrique,

au centre de l'Afrique

Droits et durs, les Saras beaux comme les premiers hommes qui sortirent de vos mains brunes.

Elles abattirent la forêt noire pour en faire des traverses de chemin de fer

Elles abattirent les forêts d'Afrique pour sauver la Civilisation, parce qu'on manquait de matière première humaine.

 

Seigneur, je ne sortirai pas ma réserve de haine, je le sais, pour les diplomates qui montrent leurs canines longues Et qui demain troqueront la chair noire.

Mon cœur, Seigneur, s'est fondu comme neige sur les toits de Paris

 

Au soleil de votre douceur

Il est doux à mes ennemis, à mes frères aux mains blanches sans neige

A cause aussi des mains de rosée, le soir, le long de mes joues brûlantes.

                                                                                       

Poèmes. © Le Seuil, pp. 21-22.

 
 

 
 

 

LE MESSAGE

 

Le Prince a répondu. Voici l'empreinte exacte de son discours:

« Enfants à tête courte, que vous ont chanté les kôras?

Vous déclinez la rose, m'a-t-on dit, et vos Ancêtres les Gaulois.

Vous êtes docteurs en Sorbonne, bedonnants de diplômes.

Vous amassez des feuilles de papier - si seulement des louis d'or à compter sous la lampe, comme feu ton père aux doigts tenaces!

Vos filles, m'a-t-on dit, se peignent le visage comme des courtisanes

Elles se casquent pour l'union libre et éclaircir la race!

Êtes-vous plus heureux? Quelque trompette à wa-wa-wâ

Et vous pleurez aux soirs-là-bas de grands feux et de sang.

Faut-il vous dérouler l'ancien drame et l'épopée?

Allez à Mbissel à Fa'oy; récitez le chapelet de sanctuaires qui ont jalonné la Grande Voie

Refaites la Route Royale et méditez ce chemin de croix et de gloire.

Vos Grands Prêtres vous répondront : Voix du Sang!

Plus beaux que des rôniers sont les Morts d'Élissa; minces étaient les désirs de leur ventre.

Leur bouclier d'honneur ne les quittait jamais ni leur lance loyale.

Ils n'amassaient pas de chiffons, pas même de guinées à parer leurs poupées.

 

Leurs troupeaux recouvraient leurs terres, telles leurs demeures à l'ombre divine des ficus

Et craquaient leurs greniers de grains serrés d'enfants.

Voix du Sang! Pensées à remâcher!

Les Conquérants salueront votre démarche, vos enfants seront la couronne blanche de votre tête. »

 

J'ai entendu la Parole du Prince.

Héraut de la Bonne Nouvelle, voici sa récade d'ivoire.

 

                                                                                          Poèmes. © Le Seuil, pp. 19-20.

 
 

 
 

 

 « Hosties noires »

 

Ce second recueil, paru en 1948, est plus directement orienté vers la poésie militante protestations contre les discriminations sociales et raciales, misère durant les deux guerres mondiales des tirailleurs sénégalais. Ces deux oeuvres forment un ensemble associant les grands thèmes de la poésie de Senghor.

 

• Le pays natal, les sources africaines, les traditions. Cf. « Joal ».

• La femme, les fêtes, les cérémonies. Cf. « Femme noire ».

• La dérision de l'assimilation. Cf. « Le message ».

• L'oppression coloniale. Cf. « Neige sur Paris ».

• La conciliation, le pardon, la paix. Cf. « Prière de paix ».

 

La poésie de Senghor tente très consciemment la conciliation de deux extrêmes, résultat de ce qu'il appelle pour lui son « métissage culturel » : « l'Europe à qui nous sommes liés par le nombril. Nous sommes les hommes de la danse dont les pieds reprennent vigueur en frappant le sol dur » (« Prière aux masques », in Chants d'ombre). Cette dualité est parfaitement conjuguée dans la technique poétique de Senghor : intégration du langage des surréalistes, de la poésie de Saint-John Perse, du verset claudélien au rythme de la tradition orale et de la musique africaine. Peut-être aucun poète n'a-t-il réussi une si totale combinaison des ressources du langage poétique français et des sonorités, des pulsations d'une tradition qui lui est fondamentalement étrangère.

 
 
 

 
 

 

PRIÈRE DE PAIX

III

Tue-le Seigneur, car il me faut poursuivre mon chemin, et je veux prier singulièrement pour la France.

Seigneur, parmi les nations blanches, place la France à la droite du Père.

Oh! je sais bien qu'elle aussi est l'Europe, qu'elle m'a ravi les enfants comme un brigand du Nord des boeufs, pour engraisser ses terres à cannes et coton, car la sueur nègre est fumier.

Qu'elle aussi a porté la mort, et le canon dans mes villages bleus, qu'elle a dressé les miens les uns contre les autres comme des chiens se disputant un os Qu'elle a traité les résistants de bandits, et craché sur les têtes-aux-vastes-desseins.

Oui Seigneur, pardonne à la France qui dit bien la voie droite et chemine par les sentiers obliques

Qui m'invite à sa table et me dit d'apporter mon pain, qui me donne de la main droite et de la main gauche enlève la moitié.

Oui Seigneur, pardonne à la France qui hait les occupants et m'impose l'occupation si gravement

Qui ouvre des voies triomphales aux héros et traite ses Sénégalais en mercenaires, faisant d'eux les dogues noirs de l'Empire

Qui est la République et livre les pays aux Grands-Concessionnaires

Et de ma Mésopotamie, de mon Congo, ils ont fait un grand cimetière sous le soleil blanc.

 

                                                                                            Poèmes. © Le Seuil, pp. 94-95.

 

 
 

 
 

In. Poètes et romanciers noirs. B. Fulchiron & C. Schlumberger. Ed, Nathan Afrique.1980

 
 

 
 

Orphée noir, préface de Jean-Paul Sartre à

L'Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française

de Léopold Sédar Senghor. (PDF)

 
 

Liens:

http://www.tv5.org/TV5Site/senghor/  (Senghor, chantre de la francophonie)

http://www.francparler.org/une/actu_060106.htm (2006, l'année Senghor)

http://www.tv5.org/TV5Site/dakar/fr/lesgens/portraits/portraits_ls_senghor.html (Portrait de L.S.Senghor)

http://www.fdf.be/article.php3?id_article=847

http://www.academie-francaise.fr/immortels/base/academiciens/fiche.asp?param=666

http://www.radiofrance.fr/parvis/senghor.htm

 

 
 
 

Étudier Senghor en classe: Poèmes expliqués.

 
 

Aimé Césaire            Frantz Fanon

 
 

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