|
Mes mauvaises
pensées
(extrait)
Je viens vous voir parce que
j’ai des mauvaises pensées. Mon âme se dévore, je suis
assiégée. Je porte quelqu’un à l’intérieur de ma tête,
quelqu’un qui n’est plus moi ou qui serait un moi que
j’aurais longtemps tenu, longtemps étouffé. Les mauvaises
pensées se fixent aux corps des gens que j’aime, ou aux
corps des gens que je désire, je me dis que l’histoire des
tueurs commence ainsi, cela prend la nuit, jusqu’au matin.
J’aimerais me défaire de mon cerveau, j’aimerais me couper
les mains, j’ai très peur, vous savez, j’ai très peur de ce
que je suis en train de devenir, je pense à A., le
philosophe qui poignarda sa femme ; je crois que c’était
comme dans un rêve pour lui, j’ai si peur que mon crime
arrive ainsi, dans un demi-songe, dans un état où je ne
contrôlerais plus rien. C’est M. qui m’a donné votre numéro de téléphone, je ne la vois plus
et c’est mieux ainsi, j’aurais eu l’impression de prendre sa place,
j’aurais eu l’impression de lui devoir une histoire, j’aurais eu
l’impression d’être son messager, elle était si amoureuse de vous.
Je ne suis pas venue pour voler son
passé ni pour le remonter, je ne suis pas venue pour vérifier votre
visage, votre voix, vos mains, je n’ai jamais désiré M. et je n’ai
jamais été jalouse de vous. Je ne suis pas venue pour vous séduire,
non plus, si je ne pleure pas, c’est que l’effroi a pris mes larmes.
Je pourrais m’agenouiller, je pourrais vous supplier, je ne
pourrais pas vous embrasser. Vous êtes un corps blanc, vous êtes le
corps du médecin, le corps qu’on ne touche pas. Je suis sans fierté,
je peux tout vous dire, tout vous expliquer, je n’aurai aucun
secret. M. disait veiller sur ses mots, je n’exercerai pas cette
censure, je n’en ai pas besoin, je n’ai pas honte de ma parole, j’ai
toujours écrit, vous savez. Avant j’écrivais dans ma tête, puis j’ai
eu les mots, des spirales de mots, je m’en étouffais, je m’en
nourrissais; ma personnalité s’est formée à partir de ce langage, à
partir du langage qui possède. Je n’ose plus me regarder dans le
miroir, je ferme les chambres de notre appartement à clé, je cache
les couteaux, je dors seule, j’ai si peur de faire du mal à l’Amie.
La nuit qui précéda mes mauvaises pensées, je me souviens d’une voix
de femme qui appelait au secours, je me souviens avoir entendu des
coups contre une fenêtre fermée: on frappait un corps. Il y a eu un
glissement de la violence sur ma violence, ces cris ont réveillé
d’autres cris, si secrets, si noyés au fond de moi.
J’aurais dû venir plus tôt, j’aurais dû vous appeler, il y a un an
quand M. se confiait à moi, j’aurais dû séparer son histoire de la
mienne, j’avais si peur de lui voler son amour, il remplissait sa
vie. Vous étiez devenue sa fiancée idéale. J’avais peur aussi de me
lier à M. par l’intermédiaire de votre corps, j ‘avais peur
d’échanger nos rêves, de creuser ensemble vers notre enfance. M. est
si différente de moi, si grande, si blonde, si garçonne aussi dans
sa manière de séduire les femmes. Je ne vous reconnais pas, elle
avait une image très précise de vous. une image inventée. Vous êtes
jolie et douce, mais je ne vous reconnais pas. M. vous voyait très,
sexuelle. Vous avez un sourire adolescent, M. dirait que c’est parce
que c’est notre première séance, qu’il y aura un jour ce
basculement, de la parole au corps. Je vais entrer dans une
histoire, une histoire qui tournera autour de moi, qui
m’enveloppera, qui me mangera, ce ne sera pas une romance, ce ne
sera pas une légende, je vais porter ma voix sur vous, je n’en
espère aucun amour, aucune intrigue, je porterai le masque d’un
visage innocent. Vous êtes silencieuse, c’est de ce silence que je
dois revenir, c’est vers ce silence que je dois aller. Il me faudra
m’abandonner. Je ne peux pas vous regarder dans les yeux, M. fixait
la fenêtre ou la prise de téléphone; je ne prends pas ses repères,
je m’en défais, je les efface, je ne marche pas dans ses pas...
©Editions
Stock., 2005
©Réédité dans les éditions Sédia, Alger , 2006, Pages
5-7
|