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MOHAMED RACIM Par Mohamed KHADDA |
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La foule entourait les deux suaires ; la cour grise, la pluie, le vent froid soufflait en rafales. Confusément ce temps, ce deuil et cette tragédie me paraissaient excessifs. Puis, lentement, je réalisai à quel point Mohamed Racim excluait de son univers pictural l’hiver et son inclémence, comme en étaient bannies la misère et la douleur. Et tout sentiment violent était pour cet artiste désordre inconvenant. Racim n’avait qu’une unique saison. Une longue et douce saison où l’herbe ne pouvait être que luxuriante, la brise légère, l’air fleurant « le basilic et le lys », ces fleurs fiancées qui servent de rituels exergues à nos veillées et de fermoir à nos livres de contes. Il avait sa saison, il avait ses heurs où la luminosité étale, enveloppe les choses au lieu de les heurter, les baigne plutôt qu’elle ne les modèle. Nulle part le clair ne s’oppose à l’obscure, aucun éclat de lumière qui risque de provoquer, en retour, l’ombre dense. Aussi les éclats, les heurts, les oppositions trop vives, les tensions sont-ils écartées ; se sont là des éléments dramatiques qui nuiraient à la sérénité de l’œuvre. Le noir peut être velours ou brocard, et les couleurs rarement ombre. Le monde de Racim est équilibre et mesure. Une symétrie savamment brisée impose un axe vertical à chaque œuvre, chaque miniature se trouve ainsi dédoublée en deux pendants d’égale densité se reflétant, se répondant. L’on songe au lent balancement de notre poésie classique où, à l’intersection de l’hémistiche, les fléaux frémissent, oscillent, se stabilisent. L’artiste, nous l’avons dit, fuit les outrances. Ainsi un combat singulier entre deux cavaliers n’est pas tout à fait un duel, mais un élégant ballet qui, si l’on poussait la contemplation, s’épanouirait en une savante rosace. De même, une bataille navale est sans cruauté malgré le naufrage. Elle est fête et féerie nautique, un grand et ample duo dansé par deux voiliers au vent du large. Là aussi nous retrouvons la symétrie, les miroirs de Racim, ses rythmes pairs, les mouvements jumelés plus nettement perceptible dans les « danseuses orientales ». Il y a aussi le silence. Même quand aux gueules de dix canons s’épanouissent les panaches, le tonnerre est absent. Dans les patios toujours calmes, les démarches sont feutrées, les gestes lents. On murmure plutôt qu’on ne parle. L’on sourit discrètement et, si quelques rires nous parviennent des « cascades », on les imagine cristallins et de bons temps. Dans cet univers clos de luxe discret et d’oisiveté où la fonction de la femme est d’être belle, le chant de Racim est intarissable. Hymne à la grâce, à la sensualité où tout contribue à mettre en valeur le corps féminin. L’eau ruisselle, caresse et souligne une cambrure, le fuselé d’une jambe. Une chevelure dénouée cerne une chute de reins, le galbe d’une gorge. Les bijoux, le henné accentuent la délicatesse d’une main, la finesse d’une cheville. Les draperies rehaussent le teint presque diaphane de ces citadines qui, toujours, s’abritent des rigueurs du soleil. Pour cela, Racim avait, en guise de modèle, notre mémoire commune. Qui n'a été, dans son enfance, subjugué par la légendaire, la nocturne, l'opaline « Badr et boudour » ; ce canon est toujours en cours, conservé et transmis par nos mères. L'œuvre de Racim, on le voit, fourmille de références culturelles de notre passé. Mais il ne néglige pas pour autant d'autres apports comme par exemple les perspectives albertiennes ou, dans la composition et le modelé, les emprunts à la peinture classique européenne du XIX' siècle. C'est dans cette rénovation qu'est, nous semble-t-il, un des mérites de Mohamed Racim. L'homme, nous avons peu connu l'homme et sur le tard seulement. Ce vieillard impatient et passionné est parvenu à nous donner une oeuvre douce, sereine et résolument passéiste. Car ces images sélectives qui font « la toilette de l'Histoire » ne retiennent, avec nostalgie, que le luxe des princes d'antan, n'évoquent que le confort désuet de couches sociales nanties à leur déclin. Il est vrai que les contraintes où s'est enfermée la miniature, entre autre le cadre souvent trop riche, ne permettent ni les haillons de la plèbe, ni les métiers pénibles des classes laborieuses, ni les thèmes prosaïques. Images à l’orée de l'Histoire. A l'orée de la réalité aussi. Car plutôt qu'un paysage vraisemblable, Racim choisit de dire le pré verdoyant, sans ronces et avec des galets soigneusement polis. Mieux, sa prédilection pour l'ordre l'appelle à recréer des jardins au tracé impeccable où les feuilles mortes ne jonchent pas les allées. L'artiste est ici d'avantage préoccupé par l'harmonie que par la vraisemblance, d'où cet univers presque irréel, idyllique qui - l'hypothèse est possible - peut préfigurer un autre monde, le Paradis tel qu'on l'imagine en Islam. Et puisque nous sommes à baliser un domaine avec des risques d'erreur, ajoutons que l'œuvre de Racim se situe hors de l'actualité. Car, manifestement, cet homme qui a vécu la période la plus tumultueuse et la plus cruelle de notre Histoire nationale n'évoque jamais ce temps. Pas une seule allusion, pas un témoignage, Racim a mis son art en marge du temps vécu. Il est vrai que nous avons de nombreux cas d'une démarche à peu près semblable. On songe, par exemple, à l'incomparable Roubliov peignant d'extraordinaires et de paisibles apothéoses du Christ dans la Russie des Tsars à feu et à sang. Ainsi donc l'œuvre d'art, par bien des aspects, peut n'avoir avec son époque que des rapports lointains, ici de rejet. Aussi la notion, très actuelle, de l'artiste témoin de son temps mérite-t-elle d'être traitée avec d'infinies précautions. «El Moudjahi» - 1975 In. Feuillets épars liés. Essai sur l'art. Ed, SNED.Alger 1983 |
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