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"Si Nous avons fait de vous des
peuples et des tribus, c’est en vue de votre connaissance
mutuelle" Coran, XLIX, 13
Traducteur du Coran, longtemps professeur au
Collège de France, l'orientaliste Jacques Berque, mort en 1995,
était à la fois un homme de terrain et un érudit, un savant et un
poète. Une harmonie qu'il tirait de sa vision profondément originale
de la civilisation arabe. Ecrite dans une langue unique, magnifique,
son œuvre réhabilite des peuples qui font figure d'éternels mal
aimés, et contribue à les faire comprendre. Jacques Berque a ainsi
joué un rôle essentiel de passeur entre les cultures. A ses élèves,
il a transmis, bien plus qu'une somme de connaissances, une vision
du monde.
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Supposez qu'il
se crée en France non pas un Islam français, mais un Islam de
France, disons, pour simplifier, un Islam gallican, c'est-à-dire un
Islam qui soit au fait des préoccupations d'une société moderne, qui
résolve les problèmes qu'il n'a jamais eu à résoudre dans ses
sociétés d'origine qui, pour des raisons historiques, ne sont pas
des sociétés du niveau du nord de la Méditerranée. Figurez-vous le
retentissement qu'aurait cet Islam de progrès sur le reste de la
zone islamique. (...)
- En somme, pour les Algériens comme pour les
Français, pour les musulmans comme pour les chrétiens, l'émigration
peut devenir une chance? |
- Absolument, au lieu d'être un poids mort, une
charge dont s'occupent seulement les flics ou à la rigueur les
humanitaires, au mieux les humanitaires et en fait les flics...
"
En avril 1995, quelques mois avant sa mort,
l'orientaliste Jacques Berque dialoguait à la télévision avec son
ami l'écrivain Jean Sur. Né en Algérie en 1910, titulaire pendant
vingt-cinq ans la chaire d'histoire sociale de l'Islam contemporain
au Collège de France, Jacques Berque est l'auteur de nombreuses
traductions, dont celle du Coran. Il était attaché à la création
d'une véritable solidarité méditerranéenne - ou plutôt à son
"outillage", à son investissement d'une volonté politique,
car les liens, notamment économiques, existent déjà -, il déplorait
que la construction de l'Europe de Maastricht se fasse résolument
vers le nord, en tournant le dos au bassin méditerranéen.
"Augmentez votre poids
spécifique"
Il se livrait dans cet entretien télévisé à une
précieuse analyse de l'actualité - "actualité", ou plutôt,
selon ses propres termes, "émergence de situations déjà à
l'œuvre depuis longtemps, et qui appellent non pas l'observation
hâtive ni la recette, fût-elle recette de professionnels, mais des
projets qui ne peuvent être qu'à long terme". Il y commentait
les questions de l'immigration maghrébine en France, de l'Islam et
de la modernité, de l'intégrisme algérien, s'indignait de l'iniquité
des accords israélo-palestiniens, et revenait sur les errements
français - à son sens - de la guerre du Golfe. Diffusé sur Arte, le
dialogue a été retranscrit et publié en 1996 aux éditions Mille et
une nuits sous le titre Les Arabes, l'Islam et nous. Jean
Sur y a ajouté en appendice un texte magnifique, intitulé Un
homme matinal, dans lequel il rend hommage à son ami.
Il avait rencontré Jacques Berque à Tunis, en 1968.
Ebranlé par les événements de cette année-là - il avait trente-cinq
ans -, il lui demanda un conseil. Berque lui répondit:
"Augmentez votre poids spécifique." Il trouva par la suite
dans ses ouvrages - Dépossession du monde, L'Orient
second - un écho à ses propres préoccupations: "Je
m'étonnais de reconnaître quelque chose de moi dans le destin de
pays qui m'étaient étrangers. Le romantisme de l'écriture y était
pour quelque chose, mais moins que l'amitié libératrice avec
laquelle Berque considérait ces pays. On les disait sous-développés,
il les voyait sous-analysés, sous-aimés. Il me les rendait si
proches que leurs blessures devenaient les miennes. Je comprenais
leurs déchirements, je partageais leurs espérances." Lui aussi,
il s'en rendait compte, avait été "colonisé", dépossédé, et
avait une liberté à retrouver, une identité à
reconstruire.
L'arabisme, "un trésor soustrait à
l'histoire"
"L'arabisme est une manière d'être", écrit
Jacques Berque dans Les Arabes, un essai dont la première
version date de 1959, et qu'il a réactualisé par deux fois pour les
besoins de nouvelles éditions dans les années 70. Qu'est-ce que
l'arabisme, pour les peuples qui s'en réclament ? "Est arabe, à
leurs yeux, tout ce qui apparaît comme antique, comme authentique,
comme survivant à toutes les déformations, à toutes les adaptations:
bref un trésor soustrait à l'histoire, et que celle-ci n'a pu que
dilapider ou aliéner, qu'il faut donc reconstituer, dès que faire se
pourra, et rendre à sa première splendeur. Est arabe, en second
lieu, ce qui est unitaire, ce qui correspond ou s'appelle d'un bout
à l'autre d'une sorte d'échange planétaire. Cette unité n'est pas un
constat. C'est un voeu, un postulat."
Pour Jean Sur, Berque restaure effectivement le rêve
de l'unité, la possibilité d'articuler le personnel et le collectif:
"En lisant Jacques Berque, écrit-il, le sous-développé
que j'étais réapprenait un pays intérieur, une présence parmi les
autres, retrouvait des mouvements de l'enfance scellés par le
conformisme social, s'essayait à sentir, retrouvait le désir,
l'encore et le davantage, le plus et le trop, l'erreur et le
vertige."
L'Orient, lieu du Verbe
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Pour Jacques Berque, homme "de terrain et
d'esprit", la culture arabe
était aussi et surtout un vécu: sa jeunesse algérienne, ses vingt et
un ans passés au Maroc, ses amitiés nombreuses avec des
intellectuels arabes... De l'Orient, il avait appris la
"cofluidité des secteurs de la vie" - formule que Jean Sur
emprunte à Paul Klee. Dans Les Arabes d'hier à demain, il
écrivait: "Nulle part l'être social ne se fait de rapports
plus amples et plus soudains [qu'en Orient]. La splendeur
du passé, les misères du présent, l'appel des sens et de
l'absolu, les interdits les plus durs et l'impulsion la plus
fougueuse, s'y offrent, tout ensemble opposés ou conjoints,
sincères ou mimés de bonne foi. Leur synthèse, bénéfique ou
ruineuse selon le cas, cumule les contraires, fait loi
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des disparates. Voilà l'un des traits
le plus vraiment personnels de l'Orient arabe. En lui l'éternel et
le transitoire, le sublime et le trivial, la furie de l'existence et
la fidélité à l'essentiel s'unissent dans un geste, un propos, un
paysage. C'est pourquoi l'immédiat y annonce l'authentique."
Berque explique dans Les Arabes que la
fonction de la langue est différente de celle qu'elle remplit pour
les Occidentaux: "La langue est, chez les Arabes, si l'on peut
risquer l'expression, phénomène social sur-total. Non seulement elle
exprime et suggère, mais elle guide, transcende." Il détaille
cette explication: "l'arbitraire du signe" établi par
Saussure, et constatant l'absence de lien logique entre les syllabes
d'un mot et leur signification, ne vaut pas, explique-t-il, pour la
langue arabe. Il donne un exemple: ainsi, en arabe, les mots se
rapportant à l'écrit dérivent tous de la racine k.t.b.:
Maktûb, maktab, maktaba, kâtib, kitâb. En français, ces mêmes
mots sont: écrit, bureau, bibliothèque, secrétaire, livre.
Les mots français sont tous les cinq arbitraires, mais les mots
arabes sont, eux, "soudés, par une transparente logique, à une
racine, qui seule est arbitraire". "Alors que les langues
européennes solidifient le mot, le figent, en quelque sorte, dans un
rapport précis avec la chose, que la racine n'y transparaît plus,
qu'il devient, à son tour, une chose, "signifiant" une chose, le mot
arabe reste cramponné à ses origines. Il tire substance de ses
quartiers de noblesse."
Une langue qui transcende le réel
La démonstration vaut aussi pour sa propre écriture,
même s'il s'exprime en français: ce que dit Jacques Berque est
indissociable de la façon dont il le dit. Son écriture a une saveur
unique. Son érudition est immense, et la lecture de ses écrits
présuppose le plus souvent une solide connaissance de base de
l'histoire factuelle et de la culture arabes, sans quoi certaines
phrases, certains passages demeurent si hermétiques, passent si loin
au-dessus de la tête, que le fou rire nerveux devient le seul choix
laissé au profane. Même les passages immédiatement accessibles
doivent parfois être relus deux fois pour faire sens. Mais quel
sens, alors! L'effort est récompensé par un véritable feu
d'artifice. Chez Jacques Berque, le terme recherché, compliqué,
n'est jamais gratuit. Sa langue est vivante, riche. Elle bannit les
lieux communs, les termes galvaudés, pour se frayer son propre
chemin, profondément singulier - signe de l'originalité
rafraîchissante de sa pensée. Berque n'est pas seulement un érudit;
il est aussi poète et visionnaire. Son écriture est le plus souvent
abstraite, mais d'une abstraction utile, prodigieusement riche de
sens - "l'abstraction charnelle", dit Jean Sur -, qui sert
à transcender le factuel pour révéler des vérités cachées, grâce à
des analyses fulgurantes formulées dans une langue raffinée,
ciselée.
Outre cette conception de la langue plus forte que
la conception occidentale traditionnelle, Berque établit le primat,
dans la culture arabe, "du signe sur la chose", du symbole
sur le fait. Et c'est bien là une attitude de résistance,
puisqu'elle fut l'arme des colonisés: "Ils utilisaient,
instinctivement, les seuls moyens à leur portée: le verbe contre le
fait, le maquis contre la guerre classique, l'affirmation
incantatoire contre l'objectivité, et, d'une façon générale, le
signe contre la chose. Que pouvaient-ils faire de plus opportun? Et
si le signe, à terme, appelait la chose?" Cette analyse lui
permet de résumer d'une formule le défi de l'indépendance pour les
peuples arabes au moment de la décolonisation: "Les symboles ont
pu, pour large part, triompher du fait, tant que ce fait était celui
des autres. A présent, il faut aux Arabes arracher le fait, devenu
leur, à la maîtrise des symboles." Cela face à des puissances
occidentales qui, de tout temps, ont tenté de "prendre, si j'ose
dire, les Arabes à la glu des faits".
Défier l'aliénation
La décolonisation a donné aux Arabes un rôle à jouer
dans la communauté internationale: "Leurs affinités
méditerranéennes, leur qualité de vieux classiques leur donnent une
place à part dans la coalition des insatisfaits et des virtuels
contre les possédants et les agissants." L'arabisme demeure
bien un refuge, un trésor inaliénable:
"Il a fallu du temps pour séculariser
l'association des hommes, les prestiges de la langue, l'appel de
l'unité. Ce n'est pas encore ni partout terminé. De là des
équivoques persistantes, une difficulté certaine à s'ajuster aux
cadres contemporains, fruits de l'histoire européenne des trois
derniers siècles. De là aussi les prestiges d'une familiarité avec
le sacré: noblesse d'allure, disponibilité, dépassement continuel du
banal, du quotidien et de l'objectif. Privilège de n'être, et de ne
se sentir jamais complètement tenu à ce qui n'est pas soi. C'est là
un défaut, sans doute, mais aussi un recours infaillible contre
toutes les formes du définitif. L'externe pourra être éludé,
l'innové remis périodiquement en doute, et par là bien des
constructions resteront précaires: mais on défiera efficacement
l'aliénation, on ne se rendra jamais."
Il y a bien, dans la vision que donne Berque des
Arabes, une clandestinité fascinante, et qu'il partage - "Vous
êtes un officiel clandestin", lui a dit un jour Jean Sur. Il
souligne la persistance de l'idéal nomade, célébré par la poésie
d'avant comme d'après l'Islam, malgré sa mise à mal par les
civilisations urbaine, puis industrielle: "Après tout, le désert
n'est-il pas l'exaltation de la pénurie? N'est-il pas, jusque dans
les plaisirs de la juteuse oasis, le souvenir réanimateur des
soifs?" L'"exaltation de la pénurie" est sans doute
l'un des concepts les plus étrangers à la civilisation occidentale
que l'on puisse imaginer. C'est toutefois bien le "souvenir
réanimateur des soifs" que Jean Sur a trouvé dans l'œuvre de
Berque: "Il y avait plus de demeures dans le désir que je
n'avais su l'espérer", écrit-il.
Les décombres et
l'espérance
Par son écriture, dont la noblesse, porteuse d'un
autre système de valeurs, change le regard, l'œuvre de Berque rend
justice aux Arabes, et contribue, même modestement, à dissiper les
malentendus et à laver les humiliations dont le siècle n'a pas été
avare à leur égard. Elle donne en outre une vision différente de
peuples le plus souvent évoqués, aujourd'hui, dans le contexte de
l'immigration, c'est-à-dire détachés de leur passé, de leur
histoire, et "mal vus", exposés au racisme. "Je suis un
Arabe, personne n'ose plus dire ce mot", lançait l'écrivain
d'origine algérienne Azouz Begag, portraituré dans
Libération (10 novembre 1997). On a beau rappeler de façon
convenue et théorique la richesse de la culture arabe pour contrer
les ravages du racisme, on en sait rarement assez pour éprouver
véritablement cette richesse. Jacques Berque, lui, évoque pêle-mêle,
parmi ses références, le Supplément au voyage de
Bougainville, la Profession de foi du vicaire
savoyard, et l'œuvre d'un contemporain indien de Rousseau, Shah
Waly Ullah al-Dihlâwî, au sujet de qui il écrit:
"Serait-il - et je n'en crois rien - le seul
phare à redécouvrir du côté de l'Islam, que notre remontée dans le
temps, pareille à celle de Faust, se tiendrait pour récompensée de
son audace. Je sais maintenant, grâce à ce penseur sunnite, qu'avant
la bifurcation que la technologie déchaînée allait imprimer au
devenir mondial, des cultures diverses, mais non pas adverses,
auraient pu concourir. Elles auraient pu fonder à elles toutes un
avenir commun. Utopie rétrospective? Assurément, mais ce n'est qu'un
cas entre bien d'autres de ces retrouvailles où les richesses du
multiple se recomposent en unité de l'humain."
Cette "utopie rétrospective" est le sujet
d'Andalousies, la leçon de clôture de Jacques Berque au
Collège de France en 1981, publiée en appendice à l'essai Les
Arabes et qui se conclut ainsi: "J'appelle à des
Andalousies toujours recommencées, dont nous portons en nous à la
fois les décombres amoncelés et l'inlassable espérance."
Mona Chollet
Dans son ouvrage L'Orientalisme - L'Orient créé
par l'Occident, l'universitaire palestinien Edward W. Saïd juge
le travail de Jacques Berque.
Extraits
Portrait d'Edward W. Saïd
Oeuvres de Jacques Berque:
Dépossession du monde, Seuil, 1964; L'Egypte,
impérialisme et révolution, Gallimard, 1967; L'Orient
second, Gallimard, 1970; Langages arabes du présent,
Gallimard, 1974; L'intérieur du Maghreb: XVe-XIXe siècle,
Gallimard, 1978; Arabies, Stock, 1978; Structures
sociales du Haut-Atlas, PUF, 1978; Le Maghreb entre deux
guerres, Seuil, 1979 (1962 pour la première édition);
L'Islam au défi, Gallimard, 1980; L'immigration à
l'école de la République, rapport au ministre de l'Education
nationale, CNDP, 1985; Mémoires des deux rives, Seuil,
1989; Le Coran, traduction, Sindbad, 1991; Il reste un
avenir, entretiens avec Jean Sur, Arléa, 1993; Relire le
Coran, Albin Michel, 1993; Adonis, Soleils seconds,
traduction, Mercure de France, 1994; Musiques sur le
fleuve, Albin Michel, 1996; Adonis, Singuliers,
traduction, Actes Sud, 1996; Les Arabes suivi de
Andalousies, Sindbad/Actes Sud, 1997 (1973 et 1981 pour les
premières éditions).
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